L’accélération de l’action ouvrière sur la période du Front Populaire illustre la problématique générale du mouvement ouvrier partagé entre l’aspiration au changement social radical et la modification de l’existant. L’action syndicale est bien évidemment au centre de ce contexte et cristallise les efforts ouvriers d’émancipation.En même temps cette période participe de la confirmation de l’hostilité d’un certain patronat à envisager un partage de son pouvoir économique et social.Le syndicalisme français se distingue par l’absence d’autonomie sociale pour ses adhérents, à l’opposé d’autres organisations ouvrières européennes, allemandes ou scandinaves ou belges qui gèrent la protection sociale.Une synthèse interne au mouvement ouvrier, s’est parfois dessinée au fil du temps sous la forme de ce que l’on a défini comme le  « réformisme révolutionnaire » , traduit dans les faits , par des revendications de pouvoir ou de « contrôle ouvrier » dans les entreprises et dans les branches au côté des revendications de rémunération du travail. On disait alors qualitatives et quantitatives. La résurgence de ce débat est typique dans les moments d’intensification des actions du mouvement ouvrier comme à la libération ou en mai 1968.

Dans la mémoire collective ouvrière, 1936 est un temps fort de conquête de droits nouveaux. C’est la conséquence de grève avec occupation des lieux de travail, une première en France.
C’est une période marquée par la conjugaison de trois crises, économique et financière, politique, et bien évidemment sociale.
C’est le souvenir d’un formidable mouvement social et culturel d’émancipation d’une partie de la population : la classe ouvrière.

C’est un temps particulier sur l’échelle des luttes ouvrières pour l’émancipation et la dignité, souvenirs de souffrances, d’insurrections armées, de révolutions manquées, trahies ou réussies.
La Commune de Paris et la semaine sanglante ont 65 ans, la fin de la Grande Guerre et le souvenir de ses massacres, les révolutions avortées d’Allemagne et d’Autriche Hongrie, et la Révolution Léniniste d’Octobre, ont 17 ans.
Le mouvement ouvrier français est fortement synchronisé avec la lutte pour la République, depuis 1848 et 1871, sans toutefois y être vraiment partie prenante, avec de la suspicion envers les politiques et les institutions, clergé et magistrature, traduite par la charte d’Amiens.
Malgré tout c’est un système politique, qu’il faut conquérir et parfois défendre, en y adjoignant l’adjectif « sociale ».
Dans les années 1930 ceux qui eu la chance de traverser les épreuves de la Grande Guerre sont encore influencés par le syndicalisme « d’action directe », et marqués par le pacifisme.


Crise économique et financière :

 

Les conséquences de la crise de 1929 sont plus tardives en France en regard du poids de l’agriculture dans l’économie, décrites par Pierre Miquel dans son Histoire de la Troisième République.

« Le repli effectif de l’économie française n’a guère commencée qu’a la fin de 1930, avec une récession très modérée de la production industrielle. La crise est alors une crise financière les exportations qui ont baissé de 25%…
Le chômage progresse rapidement même s’il est loin d’atteindre les taux américains allemand ou britannique ? Les mines et la métallurgie du nord sont touchées les premières, 65000 chômeurs sur 110000 salariés. Le département de la Seine compte 200000 sans emploi. Le chômage partiel est souvent l’occasion de masquer les effets réels de la crise de même que la diminution de la durée du travail. De plus la multiplicité des petites entreprises et des travailleurs à domicile fausse les statistiques et ne permet pas de faire le compte précis du chômage en France.
On estime que le nombre de chômeurs secourus décuple entre 1931 et 1936.
Il ne vient pas à l’idée des patrons de développer le marché intérieur : le capitalisme financier français redoute que la consommation ne nuise à l’épargne. Le front du travail se durcit, les grèves n’ont pas d’issues, les salaires sont au contraire abaissés, et les conventions collectives refusées. On n’hésite pas à licencier les syndicalistes et les ouvriers en surnombre.
Le syndicalisme français qui, dans les années 20, croyait aux vertus de la rationalisation et de l’organisation scientifique du travail, redécouvre sous la pression de la base, la lutte des classes…
Le système capitaliste, avec ses conseillers « déflationistes » et son patronat auto satisfait pèse de tout son poids sur l’évolution économique et sociale pour s’abstraire de la crise à tout prix.
Le poids des financiers est écrasant : les investissements industriels se ralentissent et pour certains disparaissent, les innovations chimiques qui sortent des laboratoires américains ou allemands (Nylon, plastiques) n’ont pas cours en France, les technologies modernes couteuses sont abandonnées le parc de machines vieillit. La productivité s’accroit par compression de personnel.

Les grandes chaines de production dédiées à l’assemblage de type Ford dans l’automobile, avec des engagements financiers importants, voient le retour sur investissement fragilisé et les remboursements d’emprunts compromis par les baisses de production, chez Citroën par exemple.
Dans les années qui suivent la fin de la guerre, les gouvernements français sont confrontés à des problèmes financiers, liés à la reconstruction, à la crise allemande dont les créances ne sont plus recouvrées, au remboursement de la dette envers les Etats Unis, qui posent à l’état, des problèmes de trésorerie.
Les solutions monétaires possibles, dévaluation, emprunts, se heurtent à l’hostilité des courants nationalistes, Croix de Feux, Action Française: deux slogans illustrent l’état d’esprit d’une partie de l’opinion :
– « l’Allemagne paiera »
– « Partisans de la dévaluation vendus à l ‘étranger » (Action Française),
Sur ces bases nationalistes, les gouvernements issus de la chambre bleu horizon persévèrent dans le Franc Or, alors que les Anglais et les Américains abandonnent l’étalon Or, et dévaluent la Livre et le Dollar.

 

Les effets sur l’emploi

« Entre 1931 et 1936 la population active de la France est réduite de 1,8 millions de personnes dont 1,4 millions d’ouvriers. Mais ce sont surtout les franges les plus récentes (issues du monde rural et immigrés), et les plus marginales qui sont atteintes. C’est pourquoi le recul de l’emploi est particulièrement sensible dans les entreprises de plus de 500 personnes en baisse de 25% » (Les ouvriers dans la société française Gérard Noiriel)

Il n’existe pas de secours organisés pour les chômeurs, sauf les initiatives caritatives ou municipales. Une maigre aide financière de l’état complète ces aides dans les situations les plus critiques.
Les jeunes municipalités communistes sont particulièrement actives dans ce domaine, ce qui accroit l’audience du PCF et alimente sa renommée de parti des ouvriers.

La « bougeotte » spécificité des métallos parisiens, qui consistait à changer fréquemment d’entreprise pour améliorer son salaire ou ses conditions de travail, se trouve difficile à pratiquer et entraîne la sédentarisation des ouvriers les plus qualifiés.
Simultanément les réductions d’horaires et le chômage partiel sont utilisés. Cette situation n’est pas sans retombées sur les dispositifs sociaux de l’époque, Assurance sociale et Allocations familiales.
La caisse de secours des mineurs du Pas de Calais indemnise en moyenne par mineur 10,5 jours en 1931, 12,81 en 1936.
« Sur Saint Etienne les chômeurs dont il est difficile de tenir le compte, en l’absence de statistique sûre, les informations transmises au maire mentionnent, entre le début de 1931 et le milieu de l’année, une multiplication par 20 du nombre de chômeurs » (La région stéphanoise dans la guerre et dans la paix Monique Luirard)

Les années d’immédiat après guerre voient la poursuite d’un mouvement d’industrialisation commencé avant la première guerre mondiale, amplifié par l’industrie de guerre.
« On estime que le conflit a privé le pays de plus de 3,3 millions de personnes actives soient directement, morts aux combats, soit indirectement mutilés et invalides.10% de la population industrielle manquent à l’appel en 1919 »
(Les Ouvriers dans la société française Gérard Noiriel)
Malgré cela, il y a croissance de la population ouvrière dans la population active, différente suivant les secteurs d’activité, décroissance du textile, de la chimie, croissance de la mécanique et de la métallurgie qui doublent les effectifs, et représente 38% de la population active en 1931.

Le développement de la grande industrie se fait sur la base des grandes entreprises, en site propre, Le Creusot, et à la périphérie des grandes villes comme la banlieue parisienne.
Ces concentrations et la proximité politique, culturelles et sociales qu’elles entrainent, se retrouveront dans la dynamique de juin juillet 1936.

La mise en œuvre des méthodes de travail engagée avant la première guerre, généralisée pendant le conflit, s’intensifie pendant cette période d’industrialisation de la France.
Les rémunérations horaires et à la « pièce », sous l’impact de la Taylorisation et du Fordisme, font que l’ouvrier professionnel, astreint à une machine plus ou moins spécialisée, doit produire une quantité de pièces dans un temps imparti.
Le temps et le prix payé en conséquence, sont définis, par pièce, à la fois par la théorie des gestes élémentaires et en fonction de la productivité souhaitée pour l’entreprise. La rémunération imposée de cette façon devient différente suivant les ouvriers et les postes de travail.
Ces transformations, provoquent une baisse des salaires et amènent des difficultés pour les anciens à suivre « la cadence. ». Ce sont les premiers touchés par les réductions d’emploi.
Pour les patrons il y a deux façons d’agir sur les salaires, la durée du travail et le prix payé pour les pièces.
« La dégradation du pouvoir d’achat consécutives aux baisses de salaires et aggravée par le chômage partiel, explique les grèves qui secouent la Loire entre 1934 et 1935 » (La région stéphanoise dans la guerre et dans la paix Monique Luirard)

 

Crise politique, Crise sociale

 

 Après la scission du Parti Socialiste à Tours, motivée par la question posée par Lénine de l’adhésion à l’Internationale Communiste et aux 21 conditions, la représentation politique du mouvement ouvrier est plurielle.

La période qui précède les élections législatives prévues en avril mai 1936, est caractérisée par une agitation sociale et une instabilité ministérielle, elle est la période de rapprochement des partis et organisations syndicales.
Sept gouvernements en deux ans, entre début 34 et fin 35, sont malmenés par les scandales financiers comme l’affaire Stavisky, qui déclenchent des manifestations organisées par les associations d’anciens combattants et les Ligues d’extrême droite.
De grandes manifestations se déroulent au mois de février 1934, le 6 les anciens combattants marchent sur la Chambre des Députés, le 9, en réaction, la CGTU et le Parti Communiste appellent à manifester, sévèrement réprimée, et le 12 une grève à l’appel de la CGT, à laquelle se rallient les Communistes, voit la gauche divisée depuis 1920, se rassembler à cette occasion.

A Saint Etienne, le mois de juin 1934 est aussi un mois d’effervescence.
«  Le 12 juin un premier affrontement sérieux opposa les Croix de Feu et les militants de gauche venus manifester leur mécontentement lors de la tenue d’une réunion à laquelle participait le rédacteur du Flambeau. Saint Etienne vécut des scènes d’émeute. Les manifestants tentèrent de dresser des barricades, renversèrent deux tramways, lapidèrent les forces de l’ordre. Plusieurs charges de cavalerie furent nécessaires pour ramener l’ordre » (La région stéphanoise dans la guerre et dans la paix Monique Luirard).
Ces évènements locaux prédéterminent les élections municipales de 1935 à Saint Etienne, quatre listes de gauche au premier tour, liste de Front populaire pour le deuxième, Louis Soulié élu maire et un premier adjoint communiste.

Les partis politiques ouvriers, PCF et SFIO sont soumis à des tensions ou des changement de ligne.
A la SFIO, les Néo Socialistes de Marcel Déat et Marquet quittent le parti en 1933. Les différents entre le groupe parlementaire et le parti motivent les débats et les orientations internes. Les pacifistes, entrainés par Paul Faure pèsent dans le parti.

Le parti communiste traverse sa période de « bolchevisation » commencée en 1924, qui voit l’alignement de son organisation sur celle du PC de Russie, traduite dans les faits par l’utilisation des « biographies» pour la sélection des cadres, l’organisation en cellules y compris d’entreprise, avec en conséquence la promotion des ouvriers dans les cadres du Parti et leur rajeunissement. Emergent alors Maurice Thorez et Jacques Duclos.
Après le pacte franco soviétique du gouvernement de Pierre Laval en 1935, le Komintern, permet les Politiques de Front populaire dans les démocraties bourgeoises. C’est aussi l’intégration du Parti Communiste dans le jeu politique national.

Les radicaux, après avoir eu en 1935 de mauvais résultats aux élections municipales, sauf dans le cadre d’alliance avec la SFIO, se rallieront au Front Populaire sous la pression des jeunes turcs du parti. (Jean Zay, Pierre Cot, Pierre Mendes France)

Le Front Populaire est affirmé le 14 juillet 1935, le Comité de Vigilance des Intellectuels Anti fascistes et la Ligue des Droits de l’Homme organisent la manifestation se concluant par un serment réunissant les Socialistes, les Communistes et les Radicaux autour du thème « Pain Paix Liberté ».
Il regroupe près de 98 organisations politiques, culturelles et syndicales.
Dans la Loire le mouvement Jeune République, précurseur de Témoignages Chrétiens, de Jean Pralong adhère au Front Populaire.

 

Un contexte international prélude à la guerre.

Au delà des régimes nouveaux qui s’installent en Italie en 1922, en Russie après la guerre civile, pendant laquelle les « blancs », renforcés par des corps expéditionnaires des pays Alliés, sont défaits par l’armée rouge de Trotsky.
En Allemagne ou le NSDAP arrive au pouvoir par les élections en 1933, conséquence de l’impuissance de la république parlementaire et les divisions suicidaires des partis ouvriers.
Avec le recul, le glissement inexorable vers la guerre avec l’Allemagne nazi est constaté.
Le contexte européen renforce ce pressentiment, après l’invasion de l’Ethiopie par Mussolini, la remilitarisation de la Rhénanie par le Reich allemand en Mars 36, les régimes nazi allemand et fasciste italien sont confortés par l’impuissance de la SDN à faire face aux crises internationales, SDN a laquelle le Sénat des Etats Unis a refusé d’adhérer,
La guerre civile espagnole, qui s’engage le 17 juillet 1936, la participation du gouvernement de Front Populaire à la politique de non intervention, alors que le cri « des avions à l’Espagne ! » est scandé dans les rassemblements populaires, rendra difficile, pour certains, le soutien au gouvernement Léon Blum.
La création des Brigades internationales, qui seront renvoyées par le gouvernement Républicain, en signe de volonté de paix en 1938, consacrera l’emprise de l’Union soviétique sur la République Espagnole jusqu’à sa chute en 1939.
Les accords de Munich, en septembre 1938, préservent momentanément la paix mais déterminent les évènements de la décennie suivante.

 

Les forces syndicales en présence.

Le mouvement ouvrier français a été de tout temps traversé par des débats à caractère idéologique fort, autour des questions de la conquête et de l’exercice du pouvoir.
Ces débats, rarement tranchés, sont représentés par différents courants que l’on retrouve dans les organisations ouvrières actives sur la période des années 30.
« Avec la crise les effectifs des centrales ont baissé ; en 1934 la CGT regroupe environ 490000 adhérents la CGTU 264000 » (Jean Bron Histoire du Mouvement Ouvrier français)
Quatre courants militants se dégagent au lendemain de la Grande Guerre.
Les anarchosyndicalistes dont on peut résumer la ligne d’action avec la formule suivante :
Le syndicat se suffit à lui même dans l’objectif de la révolution sociale et de l’abolition du salariat et du patronat. « La grève d’un atelier est la première marche de la grève générale » (Griffuelhes)

Les« Bolcheviques » (métallurgie, Eclairage (EDF) Bâtiment) s’engagent pour un syndicalisme de masse nécessaire à la révolution communiste vers la dictature du prolétariat.
Dans cette optique la CGTU est hostile aux assurances sociales en 1930 et aux cotisations ouvrières en général, ces dispositifs seraient susceptibles de pervertir la Classe ouvrière en l’éloignant de la révolution.

Les Réformistes socialistes pour qui l’amélioration de la condition ouvrière passe par l’évolution de la législation et des contrats collectifs de travail. Un programme est établi en 1919 : Journée de huit heures, protection des femmes et des enfants au travail, travail égal salaire égal.
Les « Chrétiens » regroupés dans la CFTC depuis 1919, sur la base de l’application de la Doctrine sociale de l’Eglise, définie dans l’Encyclique du pape Léon XIII, Rerum Novarum, qui condamne la misère et la pauvreté, subies par les ouvriers.
La CFTC s’engage dans la Loire, dès 1923 dans la recherche d’un syndicalisme d’émancipation déconfessionnalisé, elle se caractérise également par la recherche d’une neutralité vis à vis des partis politiques.

 

La CGT unique acteur syndical

 On ne peut pas apprécier correctement les évènements de juin 36 sans revenir sur le passé de la CGT.
La CGT existe depuis 1896, après la période d’action directe, d’éloignement rupture du politique confirmée par la Charte d’Amiens en 1906, la défiance envers la république, les politiques.
La guerre mondiale qui se prolonge, voit l’émergence de mouvements sociaux qui favoriseront le développement de ceux qui espèrent un changement social radical, à l’exemple de la Russie.
L’hostilité à l’union sacrée, la volonté de sortir de la guerre, la question salariale, les conditions de travail, l’égalité hommes femmes sont autant de revendications qui donnent lieu en 1917 à des grèves, comme un écho aux mutineries des soldats.

La CGT sort de la guerre divisée, les mouvements sociaux qui se développent accentuent cette division entre, ceux qui s’engagent dans l’action et ceux qui veulent peser pour des réformes, alors que la révolution léniniste l ‘emporte en Russie.

En 1918, sous l’impulsion d’un Comité de Défense syndicaliste un mouvement est déclenché, dans les industries d’armement de la région parisienne, contre l’appel sous les drapeaux à 18 ans, avec comme objectif une grève générale pour la paix.

En mai juin 1919 les métallurgistes parisiens prennent le relais avec les transports du Métro.
Deux objectifs la révision des salaires qui sont bloqués depuis 1914, la croissance du chômage liée aux démobilisations.
Pour certains métallurgistes CGT parisiens l’accord est jugé satisfaisant, notamment avec la journée de huit heures, traduite dans une loi fin avril et une semaine de 6 jours à 48 h.
Par contre le Comité d’entente de la métallurgie parisienne CGT et la direction de la fédération de la métallurgie, rejette partiellement cet accord. La confédération CGT conditionne un appel à la grève générale à la décision d’autres fédérations CGT qui s’y refusent
La Comité d’entente de la métallurgie parisienne répond par une semaine à 44h, samedi après midi libre, et relèvement des bas salaires.
Les mouvements se concrétisent par de grandes manifestations le 1er Mai 1919 et une grève massivement suivie début juin.
Le Métro reprend le travail le 15 juin.
La fin juin 1919 voit la cessation du mouvement pour les participants au Comité d’entente de la métallurgie parisienne.

Le mouvement social de cette période est le prologue de la scission de 1922.
En schématisant les fédérations du Bâtiment, Métallurgie, Cheminots, minoritaires dans la CGT, iront vers la CGTU et les communistes, mais les secteurs professionnels moins engagés dans l’action telles que Le Livre, les marins, les régions du Nord Est resteront l’appui de la Direction Confédérale.

Pendant cette période, la direction Confédérale de la CGT pratique fréquemment les « désafiliations » qui sont de fait des exclusions. Les communistes « unitaires » sont visés et les cheminots de Monatte et Monmousseau en font les frais en 1921.

Deux CGT vont coexister, la CGTU fondée le 25 juin1922 à Saint Etienne dans la suite de la scission de Tours du Parti Socialiste, mais aussi des Comités Révolutionnaires et ce sont dans la Loire des militants anarchosyndicalistes qui vont diriger la CGTU jusqu’en 1924, lorsque Benoit Frachon et les communistes en prendront la direction.
Les anarchosyndicalistes sortent de la CGTU sous forme de syndicats « autonomes » ou indépendants.

Le syndicalisme d’action est marqué de fortes imprégnations idéologiques « pour l’abolition du salariat et du patronat », d’une part, et tout faire pour le triomphe du parti de la classe ouvrière, le Parti Communiste, d’autre part.

La direction confédérale de la CGT continue son travail de réformisme.
« En même temps à partir des années 1930, plusieurs dirigeants confédérés CGT vont mener une réflexion sur la modernisation du syndicalisme. L’inflexion s’articule autour des concepts de contrôle ouvrier et de démocratie économique, aux dépens de l’action revendicative qui n’est cependant pas abandonnée. C’est en particulier la diffusion des idées planistes qui participe à cette « refondation » syndicale et devient le principal mot d’ordre de la CGT à partir de 1934, combiné à la lutte antifasciste. »
(Histoire des mouvements sociaux en France, M Pigenet et D Tartakowsky Ed La Découverte)
Toutefois cette période de division est souvent l’occasion de déclaration d’une volonté réunificatrice de la part des deux CGT, ce qui favorisera l’avenir du principal syndicat.
Les divergences sont multiples et ont pour conséquence une marche prudente vers une réunification syndicale, celle ci s’engage réellement à partir de juin 1935 dans la mouvance des mobilisations politiques du Front Populaire.

 

La réunification de la CGT, les élections et les grèves du printemps 1936.

« La CGT refuse par fidélité à la Charte d’Amiens, tout lien avec un parti politique, toute adhésion à l’Internationale syndicale Communiste et n’admet pas l’organisation de minorité dans un mouvement réunifié.
Pour marcher à la fusion, elle ne veut pas d’un syndicat qui risquerait d’être noyauté par le dynamisme communiste : elle préfère la réintégration de la CGTU dans la CGT. » (Histoire du Mouvement Ouvrier français Jean Bron Edition Ouvrières).
Les congrès des deux organisations de septembre 1935 fixent la procédure de réintégration, mais le débat interne aux deux organisations se terminera par une fusion à Toulouse le 2 mars 1936.
Les principaux artisans de cette réunification à la CGTU, Julien Racamond et Benoit Frachon né au Chambon Feugerolles, fils de mineur et métallurgiste, il constituera avec Léon Jouhaux la direction confédérale de la CGT réunifiée.
S’amorce alors un mouvement d’adhésion aux syndicats CGT dont bénéficie aussi paradoxalement la CFTC.

Les élections législatives de avril mai 1936 assurent la victoire des partis du Front Populaire grâce aux désistements du deuxième tour. Le gain, en voix, du premier tour reste modeste à moins de 2% par rapport à 1932.
Au final, 378 députés de gauche pour 220 députés de droite qui résiste mieux que prévu, particulièrement dans la Loire. Le PC gagne 61 sièges, la SFIO 16 et les Radicaux en perdent 49.
Des apparentés socialistes en gagnent 14 par rapport à 1932.
Léon Blum, leader du groupe SFIO, se déclare prêt à assumer la responsabilité du pouvoir en respectant le délai constitutionnel d’un mois pour présenter son gouvernement à l’investiture.

La grève qui va se généraliser dans le secteur privé, est elle une grève « d’appui » au gouvernement issu des élections d’avril mai 36, l’impatience manifestée par les ouvriers devant la lenteur (souhaitée par Léon Blum), ou grève pour un changement de « société », en tout cas le mouvement sera « rampant » jusque mi octobre dans certaines branches ou région.

Trois puissants moteurs à la mobilisation ouvrière :
Le 1er Mai, entre les deux tours des élections, jour qui n’est pas chômé et demeure un grand jour de mobilisation et de grève.
Des ouvriers d’usines d’aviation seront sanctionnés pour leur participation à cette journée. Des débrayages très suivis dans ces usines auront pour objectif, la levée des sanctions et leur réintégration
La manifestation parisienne du dimanche 24 Mai au Mur des Fédérés, cimetière du Père Lachaise à Paris qui regroupera près de 600000 personnes

La proximité culturelle et sociale des ouvriers dans leurs cités et dans les banlieues, le partage des difficultés de la vie quotidienne, qui via les mères de familles, permet le développement d’une solidarité qui se traduit par une volonté unitaire forte.
Le ras le bol du paternalisme patronal s’exprime dans cette solidarité, accompagné par le travail de proximité des militants jeunes du PCF mais aussi de la JOC dans certaines régions.

Le 26 mai 1936 départ des grèves dans la Région Parisienne avec un esprit de reconnaissance qui se traduit par une volonté d’appropriation, ou de partage, des lieux de travail.
Volonté également de ne pas détériorer l’outil de travail afin de démontrer que sans les ouvriers le travail et son résultat n’existent pas.

L’occupation des usines est nouvelle en France, elle a été pratiquée en Russie, en Espagne, en Italie dans les conflits de l’année 1920.
Les secteurs les plus engagés sont les usines d’aviation, privées à l’époque, d’automobile bien sûr, et toute la métallurgie parisienne.
Le mouvement se propage aussi grâce aux nouvelles structures territoriales syndicales, UD et UL, misent en place après la récente fusion de la CGT.
C’est un mouvement profond et novateur, mais aussi expression d’un « Ras le Bol », parti de la « base ».

Témoignage d’un gréviste de 1968, fils d’un gréviste de 1936:
« Mon père a fait la grève de 36 dans l’usine où j’ai fait celle de 68. Je me rappelle être venu avec ma mère lui apporter quelques couvertures le deuxième jour.
Au début les travailleurs ont été très vigilants. Ils étaient eux mêmes ébahis de leur propre détermination et ils s’attendaient à ce que les patrons emploient immédiatement tous les moyens pour reprendre leur usine.
Mais ensuite l’occupation a pris un tour joyeux et bon enfant. A part quelques éléments de la maitrise, l’ensemble des travailleurs participaient à des divertissements que leur imagination faisait naitre chaque jour : crochets chantés, concours de toutes sortes, sport bal… »
(Ouvriers face aux appareils, Cahiers libres Maspero 1970)

Ce mouvement démarre avant l’investiture du gouvernement Blum, Le Gouvernement Sarraut gère les affaires courantes, le ministre du travail LO Frossard reçoit les protagonistes.
Pendant cette période les patrons, essentiellement le GIM (Groupement des Industriels de la Métallurgie) parisien exige l’évacuation des usines en préalable à toutes discussions.
Une rencontre entre le CGPF (Medef de l’époque) et Léon Blum, qui révèlera ce point à son procès de Riom, établi un partage de responsabilités.
La CGPF ne fait plus de l’évacuation un préalable aux négociations.
Au gouvernement la loi sur la durée du travail et les congés payés, au patronat les négociations sur le contenu des conventions collectives.

Le gouvernement Blum est investi le 6 juin et le 7 juin sont avalisés les accords Matignon.
Ceux ci sont l’objet d’un travail législatif sans comparaison dans le passé de la République.
Les grandes lignes des accords :
Reconnaissance du fait syndical et de l’exercice du droit
Revalorisation des salaires 15% pour les plus bas 7% pour les plus élevé avec un plafond à 12% en masse par entreprise.
Représentation des salariés par des délégués du personnel élus.
Pas de sanctions pour fait de grève.
Les grandes lois :
La semaine de 40 heures votée le 12 Juin
Les congés payés votée le 11 juin.

Lu avec notre œil actuel, rien sur la protection sociale, maladie, chômage et retraites… on reste à la situation antérieure.

Aussitôt connus et popularisés ces résultats sont l’occasion d’une reprise des grèves alors que certains secteurs ont repris le travail. Dans l’automobile la grève se termine chez Renault le 13 juin et débute chez Citroën. En fait tout le monde veut participer à la réussite de l’action engagée.
Certains observateurs de droite croient discerner dans ces mouvements un risque de prise du pouvoir communiste.
En fait il s ‘agit de grèves de « rébellion » sociale étalées sur Juin Juillet, plus marquées en régions que dans la banlieue parisienne.
Dans le bassin stéphanois, dès novembre 1935, la rémunération des heures supplémentaires et la modification des salaires provoquent une grève dure aux Forges et Atelier de la Marine (FAM) de St Chamond. A cette occasion il faut noter une des premières implications actives de la CFTC dans le département.
Mouvement en décalage avec la région parisienne, étalé entre le 7 juin et le 11 juillet,
Une attention spéciale Forges et Atelier de la Marine à Saint Chamond sont le théâtre de deux conflits en 1935 celui de juillet 1936 .Ce dernier se termine par un arbitrage de Roger Salengro (Ministre de l’intérieur du Gouvernement L Blum).

Commentaires (Héritier, Bonnevialle, Saint Sernin, page 185)
« 1936 à Saint Etienne ? C’est la parfaite illustration de ce qu’est devenue la classe ouvrière stéphanoise depuis le début du siècle : défiante vis à vis du politique, elle est capable des plus puissantes luttes sociales. Au moment d’un échec électoral, laisse croire à une extinction, au moment ou « il faut savoir terminer une grève », surgit dans le bassin stéphanois le plus grand soulèvement populaire »

 

Le reflux

En fait, les grèves sporadiques accompagnent l’actualité entre l’automne 36 et l’hiver 38.
Dans la région l’année 1937 est marquée par des grèves dures et longues, six semaines, chez Manufrance et à la MAS.
Sauf à de rares moments le syndicalisme français n’a jamais été, sur le long terme, un syndicalisme d’adhérents, sur cette période de l’avant guerre, il est sous l’emprise des influences politiques qui s’accompagne de manœuvres d’ « appareils » pour la confiscation de l’organisation syndicale.

Le contexte financier aura raison des engagements électoraux, la fuite des capitaux, à l’époque il s’agit surtout ou en particulier de lingots d’or, compensée partiellement par des emprunts nationaux, minera les gouvernements après l’embellie d’un an, après la démission de Léon Blum en juin 37.

Avec des périodes plus intenses d’appel à la Grève Générale de la CGT, suivant les décisions gouvernementales qui remettent en cause les résultats du conflit
La remise en cause des 40 heures déclenche des grèves suivies, mais vite réprimées, notamment dans les usines d’armement, avec des sanctions lourdes pour les militants CGT. La semaine de travail est portée à
En simplifiant c’est de là que viens la durée légale et la majoration des heures supplémentaires au delà de 40heures.
La chute des effectifs syndicaux s’amorce rapidement après une apogée à 4 millions d’adhérents pour la CGT et un demi million pour la CFTC en 1937,1938.
Il faudra attendre 1946 pour retrouver les mêmes effectifs syndicaux.

Le sentiment d’un acte inachevé s’installe comme le traduit cette intervention d’un député communiste à l’assemblée lors du débat d’investiture de Camille Chautemps en Juin 1937 :
« Les fonctionnaires et les ouvriers attendent des réajustements salariaux, les vieux une retraite, les chômeurs une allocation plus élevée, les postiers les 40 heures, et les agriculteurs les allocations familiales »

Les débats internes à la CGT, si pas les conflits, reprennent.
Un courant pacifiste animé par la fédération des PTT avec René Belin qui est alors adjoint de Léon Jouhaux se manifeste fortement devant le risque de guerre.
Les divergences d’appréciation dans la CGT « réunifiée » portent sur les contrats collectifs (Conventions collectives) et la protection sociale et voit à nouveau s’affronter les réformistes et les « révolutionnaires » avec en toile de fond les relations avec le Parti Communiste et la politique étrangère de l’URSS.

La croissance de l’hostilité des Radicaux envers les Communistes, le manque de cohésion interne de la SFIO, font glisser inexorablement l’assemblée de Front Populaire vers les responsabilités de chacun dans la guerre, jusqu’à la défaite de 1940.
La situation européenne deviendra la préoccupation des gouvernements radicaux.
L’accord de Munich sur les sudètes, après l’Anschluss avec l’Autriche, la création de l’Axe Rome Berlin et la signature du pacte Anti Komintern, la non intervention de l’Espagne, promise de Franco dans un conflit européen. Pétain ambassadeur de la France auprès de Franco. Autant d’évènements qui conforte une partie de la société française « Mieux vaut Hitler que le Front Populaire »
Discipline des communistes français à l’égard de l’Internationale Communiste, jusque dans le pacte germano soviétique de 1939.

 

Conclusion provisoire

La traduction de cette période pour le mouvement syndical restera déterminante dans le partage des responsabilités Etat Patronat Syndicats, et marque l’entrée du mouvement ouvrier dans la République.
C’est l’Etat qui va traduire par la législation le rapport de force entre les employeurs et les représentants des salariés. Et veiller à l ‘application des accords éventuels.
Pas de dialogue direct « salariés employeurs », et de pacte social les accords collectifs sont les oubliés des employeurs et des salariés.
La protection sociale maladie vieillesse, hors l’assurance chômage et les retraites complémentaires des salariés du privé, n’est pas du ressort des partenaires sociaux mais du pouvoir politique, avec les inconvénients qui peuvent parfois l’emporter sur les avantages en fonction des majorités politiques.

 

Charles Sasso, syndicaliste