La Bourse du travail

Jean-Michel Steiner

Le 14 février 2014 à la Bourse du Travail de Saint Etienne

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14 février 1904, Jean JAURÈS « inaugure » la Bourse du Travail de Saint-Étienne

« Jaurès porte la guigne aux Stéphanois ; ce n’est pas douteux. Deux fois en quatre ans, il nous est arrivé en grand tralala et deux fois le sang a coulé et des bagarres ont eu lieu autour de lui. Il débarquait à Saint-Étienne le 2 janvier 1900 et le surlendemain, les socialistes et les agents livraient bataille, place Marengo. Il descendait du train samedi, à cinq heures et dans la nuit les socialistes se cognaient encore avec les agents sur le cours Victor Hugo ». La lecture de cet extrait publié dans Le Stéphanois du 15 février 1904, révèle un quotidien qui n’apprécie pas beaucoup Jean Jaurès. Or le même organe avait suivi Jaurès avec enthousiasme lors de sa semaine stéphanoise de janvier 1900. Il l’avait qualifié de « Grand tribun socialiste », de « brillant orateur » et avait salué l’habileté avec laquelle il avait négocié l’arbitrage qui mit fin à la grève des mineurs.

Que s’est-il passé pour que l’opinion du journal ait changé à ce point en quatre années ?

Les embrouillaminis locaux ont joué plus d’un tour à Jean Jaurès dans cet épisode de sa vie et parmi les facteurs qui contribuent à créer une situation explosive ce soir de février 1904 le complexe cheminement de l’édification de la nouvelle Bourse du Travail a joué un certain rôle.

Mais avons-nous vraiment à faire à une Bourse du Travail ?

A- Une Bourse du Travail ?

  • Un terrain libre, mais un espace délicat à utiliser

Le quartier était autrefois traversé à ciel ouvert par le Furan qui à cet endroit précis longeait une “falaise” rocheuse – “la montagne de sainte Barbe” – sorte de promontoire de la colline des Pères.

Lorsque la voirie du quartier fut réalisée, on ouvrit une rue pentue escaladant la colline en s’appuyant sur un mur de soutènement : la petite rue des Gauds. Cet ouvrage menaçait régulièrement de s’effondrer. À plusieurs reprises dans les années 1870, le Conseil municipal discuta de la reconstruction de ce mur. Le rapport que rend le 10 mars 1883 l’ingénieur ordinaire des Ponts et Chaussées montra le lien établi entre ce problème et le bâtiment en projet :

« La Ville de Saint-Etienne a fait dresser, par son architecte en chef, un projet de salle des Cours Publics. Cet édifice serait adossé au mur actuel de la rue des Gauds. Il contiendrait huit murs normaux à la façade, formidables éperons capables de résister aux plus violentes poussées de terre. Son établissement rendrait inutile le mur de soutènement étudié en 1876 ».

L’ingénieur en chef approuvait le dossier en ajoutant qu’il fallait veiller : « à ne pas entamer les couches du rocher dont le prolongement passe sous les fondations du mur de soutènement si ce n’est ce qu’il est nécessaire pour la fondation de murs perpendiculaires à la direction de cette rue ».

Le futur bâtiment sera donc doté d’une façade aveugle et de grands murs éperons

  • Une École Normale de Jeunes Filles ?

Le 16 juillet 1879, le Conseil municipal délibère sur un projet lancé par M le Préfet :

« Construire sur l’emplacement que la Ville possède au carrefour du Cours Saint-André, près les jardins du Palais des Arts, un vaste édifice pouvant recevoir à la fois l’école normale de filles et divers services municipaux se rattachant à l’enseignement.

Pour des cours municipaux d’enseignement supérieur, pour une salle de conférences réservée à des services municipaux la condition essentielle était que les locaux fussent sur un point central de l’agglomération stéphanoise. Pour cela nous n’avions pas hésité à sacrifier le vaste et couteux emplacement que vous savez.

Mais, dès l’instant que le Conseil Général repousse, de prime abord, la proximité dont nous nous ne étions pas effarouchés, si la construction doit être consacrée, exclusivement, à une école normale, il n’est plus nécessaire que cette installation soit faite au centre de la ville … ».

ET LE PROJET FUT (DÉFINITIVEMENT) ABANDONNÉ

  1. Une salle de conférences et de cours publics ?

Au début des années 1880, la République enfin installée, les principales lois de liberté promulguées, dont celle du 29 juillet 1881, le besoin de salle de réunion se fait sentir.

Le Conseil municipal présidé par Victor Duchamp, reprend le 25 novembre 1881 le projet, visant la construction d’une “salle de conférences et de cours publics”. Il s’agit d’une version simplifiée du projet de 1879, que l’on pense à installer sur le terrain précité :

«  Situé sur le cours Saint-André, dans l’axe de la rue Faure-Belon, avec deux parties :

1°- la salle qui pourrait recevoir plus de 3.000 spectateurs ;

2°- les cours publics et les services divers »

Le Conseil objectant que la ville était lourdement endettée le projet finit-il par être suspendu. Pour répondre au besoin de salle de réunion on signa un accord avec un particulier, propriétaire, rue de la République de la salle du Cirque.

ET LE PROJET FUT (PROVISOIREMENT) ABANDONNÉ

Quelques années plus tard, en 1888, Auguste Girodet, maire radical socialiste élu avec le soutien du Parti ouvrier, accède à une des revendications de ce parti et crée la Bourse du Travail place Marengo, dans un bâtiment existant et jusque là occupé par la Banque de France !

  1. Une salle de concerts et de conférences, sorte d’opéra Théâtre

En 1892, Girodet, vertement critiqué par les collectivistes, est battu et Saint-Étienne est dirigé par une municipalité libérale. Le 3 janvier 1896, Louis Chavanon confia à l’architecte en chef de la ville, la mission de reprendre les grandes lignes du avec un nouveau cahier des charges. C’est une une “salle de concerts et de conférences”, que Léon Lamaizière doit imaginer :

« Cet édifice sera construit en façade sur l’alignement du marché couvert, cours Victor-Hugo, dans l’axe du prolongement de la rue Faure-Belon et adossé au mur des Gauds ».

Cette salle de spectacles devait comporter un vaste parterre et une première galerie sur une surface suffisante pour recevoir 1.500 spectateurs environ. Une loge réservée pour le maire et une autre pour le Préfet. Dans les ailes latérales : le Commissariat de police du VIe arrondissement, les logements du conservateur, du concierge, une salle de café, ainsi que des annexes nécessaires pour la scène : foyers, fumoirs, loges d’artistes, magasins de décors, d’habillements… »

L’avant-projet conçu par l’architecte nous met en présence d’un théâtre à l’italienne, sorte de copie de la Scala. Les études sont bien avancées quand les élections de 1900 et la victoire de Jules Ledin remettent tout en cause.

ET LE PROJET FUT ABANDONNÉ

  1. Une Maison du Peuple ? Un Palais du Travail ?

Le 5 juillet 1901 Ledin présenta le projet d’une “salle de cours publics et d’auditions” :

« monument édifié sur le cours Victor Hugo et dans l’emplacement appartenant à la Ville situé au sud du marché ; contre le mur qui sert de soutènement à la rue des Gauds. La façade principale aurait son avant-corps central dans l’axe de la rue Faure Belon ».

Si Jules Ledin confirme la volonté d’édifier un bâtiment public sur cet espace inoccupé depuis longtemps, il révèle aussi l’évolution des perspectives pour cette municipalité :

« Une grande salle avec galerie à affecter aux auditions diverses du Conservatoire, conférences, distributions des prix aux élèves des Écoles communales. Deux salles latérales pour les réunions des cours professionnels. Les ailes et une partie en façade seront divisées en petites et grandes salles pour être affectées aux divers cours gratuits, langues vivantes, comptabilité, sténographie, Sociétés de secours mutuels, Syndicats ».

On constate donc que le nombre des futurs locataires s’est enrichi. C’est un véritable “Palais du Peuple” que l’on envisage en y installant les syndicats, mais pas seulement les syndicats puisqu’en définitive ils ne seraient présents que comme une branche associative parmi d’autres.

Qu’est-ce qu’une Maison du Peuple ? L’exemple du socialisme belge qui créa dès la fin du XIXe siècle un réseau de ce type vient à l’esprit. Il s’agit d’un lieu stratégique regroupant l’ensemble des domaines de l’action que le mouvement ouvrier entendait mettre au service de la classe ouvrière, pour sa promotion aussi bien physique que morale ou juridique. Visée revendicative, mais aussi visée éducative – avec les cours professionnels et la bibliothèque – et visée sanitaire lorsqu’au début des années 1910, le secrétaire Urbain Malot obtint la création d’un dispensaire pour les accidentés du travail. Sans doute l’idée était-elle dans l’air.

Lorsque fut déposé la première pierre, le 13 juillet 1902, l’organe officiel des syndicats, la Bourse du Travail, après avoir décrit le défilé emmené par l’un des Secrétaires portant le drapeau rouge de la Bourse, suivi des camarades de toutes les corporations, donnait des extraits du discours prononcé à cette occasion par le délégué des “Ouvriers en voiture” :

« Le Besoin dans notre cité de cette nouvelle Maison du Peuple était indiscutable étant donné le développement considérable des organisations ouvrières dans une ville industrielle comme la notre. Dans ce nouveau Palais du travail, nous espérons que, côte à côte, les militants des diverses écoles sauront s’apprécier, se connaître et s’aimer ; là que fraterniseront enfin tous ceux au cœur humain et généreux qui luttent pour l’affranchissement de l’Humanité et l’émancipation des Travailleurs ». Une vision que Jaurès n’aurait certainement pas désavouée.

C’est ce projet qui commence à sortir de terre à partir de 1902, c’est à l’inauguration de ce bâtiment que Jean Jaurès participe – mais il n’est pas le seul présent – le 14 février 1904.

Mais alors pourquoi l’appelle-t-on finalement « Bourse du Travail » ?

  1. Et pourquoi pas une Bourse du Travail ?

Si l’on en croit les journaux, c’est dans la Bourse du Travail que Jaurès est venu. Mais quand on suit les débats du Conseil municipal, la réalité paraît un peu plus compliquée. L’ampleur des besoins en équipements d’une ville qui avait grandi trop vite peuvent expliquer les hésitations des élus. Les délibérations révèlent toutefois d’étonnants non-dits, comme le montre ce débat.

Jean Neyret principal conseiller de l’opposition : « Je remarque qu’en séance publique vous appelez cette salle “Salle de Cours Publics” ; en séance privée vous l’appelez “Salle de conférences” ; est-ce que lorsque vous êtes entre vous, vous ne l’appelez pas “Bourse du Travail” ? »

Jules Ledin : « Nous voulons construire une salle d’auditions et de cours publics. Il est certain que nous y transférerons les cours qui sont donnés à la Bourse du Travail. Nous avons l’intention de loger dans cette nouvelle salle les sociétés de secours mutuels ou de natures diverses qui donnent des conférences des concerts, et il serait bizarre que la Municipalité évince les syndicats et prive ceux-ci du droit de participer à cet avantage. Nous avons une Bourse du Travail pour laquelle nous payons un loyer très élevé ; nous donnerons congé pour ce local et ce sera pour nous un bénéfice d’une location de 11.500 F ».

SAGNOL, conseiller de la majorité : « Une salle de cours publics et d’auditions pourrait aisément, sous un gouvernement réactionnaire, être réservée aux Cercles catholiques qui en profiteraient seuls par la suite. C’est ce que nous voulons éviter et c’est pourquoi je demande que l’on désigne “Bourse du Travail” l’établissement projeté. C’est d’ailleurs l’idée première de ne pas faire une salle de conférences ou de cours publics, mais bien une vaste Bourse du Travail. »

Les tensions qui règnent dans les milieux et syndicalistes et socialistes, explosent quand Ledin veut inaugurer la salle des conférences, en présence de Jaurès.

B- 14 février 1904, inauguration “socialiste” de la nouvelle Bourse du Travail

  • La relation du Mémorial

La relation que donne de cette soirée, le 16 février, le Mémorial, journal conservateur, catholique, un brin royaliste et qui flirta avec l’antisémitisme au moment de l’affaire Dreyfus, mérite d’être largement citée, car elle nous fait sentir l’atmosphère de la soirée :

« Samedi soir, après l’turbin, comme dit la chanson, trois attractions diverses sollicitaient mon farniente : à l’Eden, les refrains de Poupoule ; au Théâtre, les Aventures de Plumepatte ; à la Bourse, les turlutaines de Jaurès. Poupoule ? Plumepatte ? Jaurès ? Perplexité, je choisis ce dernier.

Le leader socialiste m’a ignominieusement volé les dix sous que j’avais échangés contre la fallacieuse promesse d’un discours éloquent. Sa soporifique homélie ne valait certes pas le demi-quart d’une pièce en nickel, mais ça ne fait rien, j’ai rigolé tout de même !

La représentation étant annoncée pour huit heures et demie, j’avais eu la précaution d’aller acheter des billets au café Monier. Monier, vous savez bien ? Cet excellent conseiller municipal qui a eu, comme tant d’autres, l’ingénieuse idée de mettre le socialisme en bouteilles, et le flair plus particulier, d’installer son débit juste en face de la nouvelle Bourse du travail.

Ah mes amis ! Cette pauvre Bourse, cette maison du Peuple, théoriquement ouverte à tous, était, de fait, traquée, hérissée de défenses comme un véritable bastion, ou si vous préférez une autre comparaison, aménagée comme pourrait l’être un jour de gala, la ménagerie d’un dompteur qui ne serait pas sûr de ses bêtes.

Une seule et toute petite entrée était ouverte, tout au fond, en face de la Halle, là bas, au pied du rocher des Gauds. L’escalier étroit et raide était encombré de commissaires aux poings solides ; et à soixante mètres en avant sur le cours Victor Hugo, entre la Bourse et la Halle, un quadruple cordon d’agents défendait l’unique passage conduisant à l’unique entrée.

Il était fortement et militairement gardé samedi soir, M Ledin, l’ancien Ledin – combien ancien – de la grève des passementiers, le farouche remueur de foules, qui savait si bien crier « mort aux vaches ! » lorsqu’il n’était que candidat.

Ayant bien organisé la défense, on avait aussi eu soin de ménager la retraite ! Dame ! Il faut tout prévoir. Et du côté opposé à l’entrée, sur la façade sud de la Bourse une escouade solide d’agents avait été postée pour défendre une porte pouvant, en cas de nécessité, offrir aux amis de M le maire, une sortie sûre et discrète ».

Dès huit heures trois quarts, la salle était faite, et refaite la foule de ceux qui pensaient pouvoir pénétrer. Car dès ce moment, et bien que le hall ne fut qu’à moitié plein, les ordres les plus sévères – rigoureusement exécutés d’ailleurs – furent donnés de ne plus laisser entrer personne.

Oh temps héroïques où êtes-vous ? Temps où les réunions socialistes se donnaient dans l’antique Prado, toutes portes ouvertes ? Temps où les gens de l’actuelle municipalité blaguaient les bourgeois timorés pour ce qu’ils ne tenaient que des parlottes fermées ?

Après avoir ironisé sur l’élégance de Ledin et de son entourage – « Chaudes pelisses de fourrure, jaquettes élégamment ajustées, pantalons dernier pli » ainsi que sur la constitution arrangée à l’avance du bureau de la réunion – « À quoi bon consulter l’assemblée, quand l’assemblée n’est composée que d’esclaves soumis ? », le journaliste poursuivit en montrant qu’une partie de la salle n’avait pas les mêmes dispositions :

« Au fond de la salle une rumeur montait. Le sans façon, par trop aristocratique des chefs, agaçait quelques socialistes de la vieille école, gens arriérés et enkylosés, qui n’ont rien compris à l’intérêt palpitant du parti vers les régions sereines et ministérielles, dogues obtus dressés de longues date à grogner contre les bourgeois et qui, très intempestivement ne pouvaient s’empêcher de montrer les dents à ceux de l’estrade

À M le maire président Ledin, ils chantaient tout d’abord un petit couplet que celui-ci connaît bien, pour l’avoir lui même à certaine époque chanté à bien d’autres. En termes élégants, ils lui offrirent à son tour une paille indiscrète, non pour boire son café glacé, mais pour l’usage que vous savez. Et, chose singulière, M Ledin, vexé, se garda bien de reprendre au refrain.

Puis ce fut au tour de M Jaurès. Dès qu’il voulut prendre la parole, on lui servit L’Internationale, cette Internationale qui salua jadis ses plus beaux triomphes.

  • Citoyens … clamait Jaurès ;
  • C’est la lutte finale … interrompaient à tue tête les socialistes vieux jeu ;
  • Depuis six jours, la Russie et le Japon sont en lutte … continuait Jaurès ;
  • Groupons-nous … hurlaient les purs.
  • La guerre est déclarée … insistait Jaurès ;
  • L’Internationa-a-a-a-le … continuaient de plus belle les enragés braillards.

Et cela dura trois quarts d’heure. Jaurès « suait, soufflait, était rendu ».

À la fin, Ledin qui était sûr de sa salle pour l’avoir faite et triée lui-même, s’écria : « Que les citoyens fassent eux-mêmes la police ! » Les agents de la secrète, en bourgeois, s’élancèrent.

Les deux douzaines de braillards venus pour donner aubade à MM Les Lucullus, déguerpirent comme lapins devant les chasseurs. Leur fuite elle-même les ayant trahis, ils furent, après un semblant de défense, précipités en paquet dans l’escalier. C’était plaisir à les voir, sous des poussées vigoureuses, franchir les marches, huit à huit, relancés à chaque palier par les coups de pied dans les … reins que leur octroyaient généreusement au passage, agents et commissaires.

Les quelques socialistes qui avaient pu forcer les barrages ayant été ainsi expulsés, le ministériel Jaurès put enfin placer le discours très quelconque, que tout le monde aujourd’hui connaît, et qui malgré le zèle de quelques thuriféraires quand même a été jugé par tous être sans intérêt.

À la sortie de la réunion – premier indice que je vois juste – le brillant état-major des satisfaits a été violemment conspué par le peuple de la rue. Mais M Ledin, en s’embourgeoisant, a pris l’épiderme délicat. Il n’a pu longtemps supporter les quolibets de la foule. Un commandement soudain retentit : « Sabre au clair ! » Et sur l’ordre de M Ledin, l’ancien Ledin – combien ancien ! – de la grève des passementiers, quelques bonnes faces de socios ahuris ont été zébrés de coups de sabre ».

  • Congrès national du parti socialiste et embrouillaminis locaux

Jaurès s’est trouvé mêlé à cette « inauguration » chahutée parce qu’il était venu assister au congrès du Parti socialiste français. Parmi les délégués se trouvaient aussi Rouanet, Briand, Krauss, Gustave Téry, Jean Longuet, Renaudel, Varenne, Cipriani. C’est une époque où le socialisme n’est pas encore unifié. Deux tendances s’affrontent, celle que représente Jaurès et le Parti Socialiste de France de Jules Guesde. Le second désignant le premier du terme peu flatteur de “Lucullus”

Jules Ledin, maire ouvrier et représentant du socialisme stéphanois a voulu que le congrès se tienne dans la grande salle des conférences, cours Victor Hugo, alors même que le bâtiment n’était pas achevé. D’ailleurs, c’est au restaurant Bouyoud que se tiennent plusieurs séances ; car la salle des conférences, « ouverte à tous les vents, n’était décidément pas habitable. L’éloquence des orateurs étant beaucoup insuffisante pour la réchauffer ».

  1. Jaurès impulse l’unité à l’échelle nationale (1898-1905)

Après 1893, Jaurès travaille à unifier le socialisme français divisé en 5 tendances : les blanquistes (vaillantistes), héritiers des jacobins, les guesdistes marxistes, les allemanistes et les possibilistes, deux “chapelles” réformistes ainsi que les « socialistes indépendants ». Jaurès a toujours déploré cet émiettement en « sectes ». Après l’Affaire Dreyfus, ils se rassemblent dans un comité de vigilance socialiste. En 1901, a lieu un premier regroupement :

– guesdiste et blanquistes forment le parti socialiste de France qui regroupe ainsi les éléments les plus les plus révolutionnaires autour de Jules Guesde et d’Edouard Vaillant.

– les réformistes (allémanistes et ex-possibilistes) se rassemblent avec des socialistes indépendants dans le parti socialiste français, autour de Jaurès et d’Allemane.

Face aux dangers que font peser sur la République les antidreyfusards, Jaurès soutient l’alliance avec les radicaux. L’entrée du socialiste indépendant Alexandre Millerand dans le ministère que dirige Waldeck-Rousseau, président du conseil mais aussi sénateur de la Loire suscite des débats passionnés. En 1904 le Bloc des Gauches (le gouvernement Emile Combes) vote l’expulsion des congrégations et prépare la loi de Séparation des Eglises et de l’Etat (1905).

  1. Ledin – “homme de Briand” – au cœur des divisions des socialistes de la Loire

La même passion se retrouve dans la Loire où les socialistes sont divisés en deux factions :

La Fédération de la Loire du Parti socialiste de France, est dirigée par Ferdinand Faure et Jean Piger, Pierre Argaud. Par hostilité au maire Louis Chavanon, républicain libéral, fabricant de rubans, les « collectivistes », ont soutenu la Jules Ledin aux élections municipales de 1900. Son origine très modeste, son passé de syndicaliste (il a été secrétaire de la Bourse, leader de la grève de 1900), plaidaient en sa faveur. Mais Ledin est un modéré qui rejoint fin 1900 la Fédération socialiste autonome de la Loire, adhérente du Parti socialiste français (PSF). En 1902, il a soutenu Briand, venu se présenter aux élections législatives dans la Loire. L’écrasement du candidat guesdiste (497 voix) par le parachuté (9063 voix) a laissé des traces.

  1. Jean Jaurès à la Bourse du Travail de Saint-Etienne (février 1904)

C’est dans ce climat que Jaurès vient à Saint-Etienne. Avant le congrès Jules Ledin l’invite à dans la nouvelle salle de conférences d’un bâtiment qui est loin d’être terminé.

Les guesdistes s’en prennent surtout au maire – alors que la campagne pour les prochaines élections municipales s’approche. Ils couvrent sa voix : sifflets, Internationale et cris de « renégats ! Fourmies ! Jourdain ! Lucullus ! ». Leur colère retombe aussi sur Jaurès.

Est-ce pour échapper au piège des disputes Clochemerlesques des socialistes stéphanois que Jaurès tout en affirmant son soutien au gouvernement Combes concentra l’essentiel de son discours sur la politique internationale ? En tout cas son intervention correspond à un tournant dans son parcours. Alors qu’il a consacré beaucoup de temps à soutenir et accompagner les ouvriers en grève depuis 15 ans, il va désormais de plus en plus traiter des tensions internationales.

En janvier 1904 la guerre russo-japonaise vient d’éclater. Jaurès dénonce :

  • les dangers des systèmes d’alliances: la France, alliée de la Russie, ne sera-t-elle pas conduite à affronter l’Angleterre alliée du Japon ?
  • la course aux armements et s’adressant aux métallos, il déclare : « le jour viendra où vous serez occupés non plus à fondre des fusils et des canons pour tuer mais à fondre des charrues pour remuer et féconder le sol et des machines pour affranchir et libérer le travail humain ».

Jaurès réaffirme aussi ses positions réformistes sur l’avènement du socialisme :

  • C’est d’abord le lien qu’il fait entre l’action du prolétariat et l’héritage de la Révolution française : « Notre prolétariat a lui conquis le suffrage universel, le prolétariat allemand, c’est de Bismarck qu’il l’a reçu et voilà pourquoi le prolétariat français […] a aujourd’hui la passion d’attendre du suffrage universel plus qu’en attendent le prolétariat anglais et le prolétariat allemand ».
  • C’est ensuite le lien nécessaire entre organisations ouvrières et députés socialistes qui doivent se comprendre : là au contraire l’exemple allemand semble l’intéresser
  • C’est aussi l’importance de l’action parlementaire pour améliorer le sort du prolétariat et de citer le rôle des élus socialistes sur les retraites ouvrières ou sur la Séparation.
  • C’est enfin l’accent mis sur la création de services publics et de régies municipales (eau, gaz) dans le cadre communal.
    1. Le congrès de l’unité et la fondation de la SFIO

En août 1904, au congrès d’Amsterdam, l’Internationale – dominée par les sociaux-démocrates allemands – enjoint les socialistes français de réaliser enfin leur unité. Jaurès s’incline devant les décisions. Le parti socialiste unifié SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) est fondé à Paris en avril 1905. Les socialistes de la Loire sont représentés par neuf membres dont huit bien sont des guesdistes de la Fédération socialiste révolutionnaire de la Loire avec Jean Piger et Ferdinand Faure et quatre autres appartiennent à la Fédération socialiste autonome adhérente au PSF avec Aristide Briand, Joannès Sagnol, adjoint au maire de Saint-Etienne et conseiller général, Edmond Charpentier, ancien député. Les Stéphanois sont sur-représentés (sept représentants sur huit), peut-être parce que les Roannais sont encore paralysés par la querelle Augé-Darancy. Les leaders des deux tendances Ferdinand Faure, du parti socialiste de France et Aristide Briand, député de la Loire, assistent donc tous deux au « congrès de l’unité ».

Ferdinand Faure prend ensuite l’initiative d’un congrès d’unification départementale qui se réunit à Saint-Etienne le 2 juillet 1905. Aristide Briand, bien qu’ayant participé au congrès de l’unité, maintient la fédération autonome tout en rejoignant, en décembre 1905, la SFIO et son groupe parlementaire. Mais en janvier 1906, devenu ministre de l’Instruction publique, il reprend alors sa liberté vis-à-vis de la SFIO et reconstitue dans la Loire la Fédération socialiste indépendante avec Jules Ledin, qui est élu peu de temps après député de la Loire. La division perdurera donc

 

Je reviens à l’article du journaliste du Stéphanois par lequel j’avais commencé et qui s’adressait ainsi à Jaurès : « Non, Monsieur, ne persuadez pas à ces braves socialistes qu’ils sont les maîtres du désarmement et de la paix universelle. Enseignez leur au contraire la vérité, à savoir que les guerres de race ne sont point terminées, que le besoin d’expansion commerciale et le désir d’étendre leur sol poussent les peuples jeunes dans la civilisation à la conquête violente (…) Pourquoi profiter de l’influence dont on jouit sur le peuple pour lui bourrer la cervelle d’utopies ? N’est-ce pas un crime que de raconter à des ouvriers qu’un « jour viendra où ils ne seront occupés non plus à fondre des fusils et des canons pour tuer, mais à fondre des machines perfectionnées pour affranchir et libérer le travail humain ? ».

Et pour conclure j’emprunte quelques lignes du chapitre consacré dans notre livre par Claude Latta à ce même sujet :

« Si la visite de Jaurès à Saint-Etienne en février 1904 semble un peu « décalée » par rapport à l’histoire chaotique des relations entre socialistes ligériens elle n’est cependant pas anecdotique : Jaurès a réaffirmé clairement ses positions réformistes. Le “chahut” des opposants et la virulence de la presse rappellent que les affrontements pouvaient être violents. Mais Jaurès est l’homme des synthèses. Habité par une histoire du mouvement républicain qui n’oublie personne il est emporté par le souffle de l’unité. En même temps, il entre dans la longue action pour la paix qu’il va mener ensuite. Finalement, ses prises de parole réinsèrent le socialisme des militants ligériens, au delà de débats justifiés et, parfois, d’ambitions ou de querelles locales à plus courte vue, dans un « temps long » qui réconcilie les militants qui voulaient changer de société et ceux qui, dans leurs mairies ou au Parlement, tentaient d’améliorer les conditions de vie de leurs mandants. »