Saint-Etienne – 8 avril 2016

 

L’expression « Front populaire » évoque principalement les conquêtes sociales (les congés payés, les « quarante heures »…), mais aussi bien sûr, les grèves avec occupation du lieu de travail, voire la question de la présence de la Gauche au pouvoir, la lutte contre le fascisme (avec la lancinante question de la non-intervention dans la guerre d’Espagne).

Pourtant, évoquer le thème « culture et Front populaire », c’est parler d’une période riche de créations et de transformations culturelles ( avec l’apparition du cinéma parlant, par exemple), mais aussi une période durant laquelle se redéfinit le rôle de l’État, des partis politiques, des associations dans le domaine culturel, mais aussi une période d’engagement de nombreux artistes dans la vie sociale et politique. C’est, au demeurant, au cours des années Trente que le mot « culture », que les expressions « vie culturelle », « action culturelle », « politique culturelle » entrent dans les débats politiques et intellectuels.

 

1 – Le rôle des intellectuels et des artistes dans la genèse du Front populaire

L’engagement des intellectuels dans la vie politique en France est déjà un fait ancien : pensons à l’affaire Dreyfus, époque duant laquelle Clemenceau a créé le substantif « intellectuel »). Mais le développement des fascismes en Europe et, en particulier, la prise de pouvoir par les Nazis en Allemagne en janvier 1933, entrainent la mobilisation de nombreux intellectuels et artistes dès le début des années Trente, avec le rôle actif des communistes qui agrègent autour d’eux bien des intellectuels de gauche. En mars 1932 est fondée l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires (avec Grüber, Grommaire, Léger, Pignon…). Dans le prolongement du congrès international d’Amsterdam contre la guerre et le fascisme (août 1932), a lieu à Paris un deuxième congrès, salle Pleyel, en juin 1933. Il débouche sur la naissance du Comité de lutte contre la guerre et le fascisme, appelé plus couramment « Comité Amsterdam-Pleyel », qui regroupe des intellectuels communistes et non-­communistes.

Au lendemain des événements du 6 février 1934 est créé en mars un Comité de Vigilance des Intellectuels antifascistes (CVIA), à la suite d’un appel signé par le socialiste Paul Rivet (directeur du Musée de l’Homme), Paul Langevin (proche du PCF) et Alain (radical). Fin 1935, on compte 200 comités locaux. Une dynamique unitaire est née. En juin 1935, le mouvement Amsterdam-Pleyel veut mettre sur pied une grande manifestation antifasciste et pour la République à l’occasion du 14 juillet. Le 17 juin 1935, le comité d’organisation réunit au siège de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) des représentants du PCF, de la SFIO, du parti radical (dont Jean Zay) : la « fête populaire de la République » a pour thèmes la liberté, la démocratie, le pain, la paix. Ce même 14 juillet 1935, se tiennent les Assises de la Paix et de la Liberté qui rassemblent 48 organisations au stade vélodrome de Buffalo à Montrouge. Les participants prêtent serment de défendre la démocratie, serment rédigé par André Chamson, Jean Guéhénno et Jacques Kayer, et lu par Jean Perrin (prix Nobel de Physique en 1926). Le slogan «  pain, paix, liberté » est né, le « Rassemblement populaire » aussi.

Par ailleurs, il est important de noter l’implication de nombreux intellectuels dans l’activité gouvernementale du Front populaire. Léon Blum est lui-même un intellectuel : passionné de littérature, il écrivait des chroniques littéraires avant 1914 et il est l’auteur de l’ouvrage Stendhal et le Beylisme, paru en 1914. Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale et des Beaux- Arts entre 1936 et 1939, s’entoure de nombreux intellectuels comme Jean Cassou ( inspecteur des monuments historiques et ami de Picasso), Irène Juliot-Curie et Jean Perrin ( qui se succédèrent au sous-­secrétariat d’ État à la Recherche scientifique).

 

2 – Une politique culturelle impulsée par l’État

« C’est au moment, tout éphémère qu’il fut, du Front populaire que se situe le basculement décisif d’une politique restreinte des  Beaux-Arts  à une politique culturelle élargie » (Pascal Ory,  La culture pour tous , L’Histoire, mars 1996). Léon Blum, Jean Zay, Jean Perrin, Léo Lagrange sont convaincus de la nécessité d’une politique culturelle et lancent l’action publique dans cette optique. Cette politique culturelle se développe dans plusieurs axes.

Une nouvelle politique mécènale et de commandes publiques :   

En direction des courants artistiques contemporains, elle est très novatrice. En témoigne la création du musée d’Art moderne de la ville de Paris : Georges Huisman (directeur général des Beaux-Arts) et Jean Cassou ( en charge des musées au ministère de l’ Éducation nationale et des Beaux-Arts) développent une politique d’achat d’œuvres d’artistes contemporains comme Kandinsky, Delaunay, Tanguy, Zadkine. Par ailleurs, dans le cadre de l’Exposition universelle de Paris (inaugurée le 27 mai 1937 ), des commandes sont passées à de nombreux architectes et artistes. Par exemple, Le Corbusier réalise le pavillon des temps nouveaux, Raoul Dufy réalise un panneau pour le pavillon de l’Électricité, Robert Delaunay décore le palais de l’Air et réalise la façade du palais des Chemins de fer, Fernand Léger, Jean Luçat, Marcel Grommaire décorent le palais de la Découverte….

Par ailleurs, des commandes d’oeuvres musicales sont passées à des compositeurs contemporains comme Darius Milhaud, et des aides sont données à de jeunes compagnies théâtrales comme le  Grenier des Augustins  de Jean-Louis Barrault ou le Théâtre des Quatre saisons d’André Barsacq, Jean Dasté et Maurice Jacquemont.

Une volonté de réorganisation et de rationalisation :

Se manifestent avec la réforme de l’Opéra de Paris et de la Comédie française. Jean Zay veut « dépoussiérer » cette dernière : il nomme un nouvel administrateur, Édouard Bourdet, qui ouvre la Comédie française aux nouvelles tendances de la mise en scène (avec Gaston Baty, Charles Dullin, Louis Jouvet) avec le soutien de jeunes comédiens comme Fernand Ledoux ou Madeleine Renaud. Jean Zay   dépose aussi d’ambitieux projets de loi sur le droit d’auteur et sur le cinéma ( ils n’aboutirent pas…)

La « popularisation du savoir » constitue la principale ambition culturelle du Front populaire.

On dirait aujourd’hui la « démocratisation du savoir ». C’est une revendication explicite de nombreux intellectuels, mais aussi des équipes au pouvoir, notamment dans l’entourage de Jean Zay. Par exemple, Jean Cassou affirme : « Parler de propagande, de publicité, d’organisation ou de vulgarisation n’est pas assez. La popularisation, c’est faire fondre toutes ces activités en une seule action qui doit être dirigée vers un seul but : établir une communication étroite entre la masse des travailleurs et les musées. »

L’action culturelle est caractérisée par la convergence, la synergie entre les projets gouvernementaux et ceux d’une multitude d’associations proches du Front populaire. Parmi les plus dynamiques, signalons les Maisons de la Culture, proches du PCF, créées au printemps 1936 sous l’égide d’Aragon. Elles groupent diverses associations spécialisées de musiciens, d’écrivains, de plasticiens… soucieux de mettre la culture à la disposition du public. De nombreux intellectuels y participent. Les pouvoirs publics appuient les initiatives des Maisons de la Culture. On en compte 26 en 1938, y compris en Algérie (Albert Camus dirige celle d’Alger). Au sein des Maisons de la Culture, l’association Ciné-Liberté est particulièrement active. Fondée par Paul Vaillant-Couturier et le critique de cinéma Léon Moussinac, elle a comme secrétaire Jean Renoir. Ce ciné-club de masse diffuse des films français et étrangers ( essentiellement soviétiques…) , mais c’est aussi une entreprise de production qui réalise des « actualités populaires » ( sur les grèves de 1936 et sur le 14 juillet 1937), des courts-métrages (films syndicaux sur les cheminots, les métallurgistes, mais aussi sur la guerre d’Espagne) et deux longs métrages : Le Temps des Cerises  ( sur le thème de la retraite des vieux) et  La Vie d’un homme  (consacré à Paul Vaillant-Couturier, décédé en 1937).

Deux autres associations sont aussi emblématiques. L’Association pour le développement de la lecture publique, soutenue par Julien Cain, administrateur de la Bibliothèque nationale et proche de Blum, cherche à améliorer la dotation des bibliothèques publiques, crée les premières bibliothèques dans les hôpitaux et les premiers bibliobus publics. L’Association populaire des amis des musées est née pendant les grèves de 1936. Elle organise des visites guidées en soirée dans les musées pour les travailleurs, mais aussi des sorties scolaires, des stages pour les enseignants, …

L’État inscrit aussi la politique culturelle dans la politique d’ « organisation des loisirs » (cette formule étant de Blum). Le sous-secrétaire d’État aux loisirs et aux Sports, Léo Lagrange, dépend d’abord du Ministère de la santé publique avant d’être rattaché au Ministère de l’Éducation nationale dès 1937. Léo Lagrange « met en culture » les congés payés, avec le rôle majeur des auberges de jeunesse. Certaines sont d’origine chrétienne, d’autres laïques. Elles connaissent un fort développement avec l’arrivée des jeunes travailleurs qui se mêlent aux étudiants. Avec leurs clubs d’usagers et leurs cercles culturels, elles annoncent les MJC de l’après-guerre par leur rôle éducatif, artistique et sportif.

Enfin, l’école doit permettre au plus grand nombre possible d’enfants d’avoir accès à la culture. L’école doit offrir une ouverture culturelle notamment dans le cadre des activités dirigées que cherche à développer Jean Zay sous la forme de pratique des sports, de classes promenades, de visites de monuments, de musées, d’usines… La création du théâtre radiophonique qui existe jusque dans les années soixante contribue aussi à cette diffusion de la culture au plus grand nombre.

Le gouvernement de Front populaire, de concert avec toutes ces associations, s’efforce donc de promouvoir une popularisation de la culture, mais sans contrainte ni censure à la différence des régimes totalitaires en place à la même époque. Il s’agit bien, justement, de promouvoir un modèle culturel alternatif : pensons au festival de Cannes dont la première édition aurait dû avoir lieu en septembre 1939, créé par Jean Zay pour faire contrepoint à la Mostra de Venise alors aux mains des autorités fascistes italiennes.

 

3 – La popularisation de la culture est aussi une ligne d’action revendiquée par le PCF

Depuis le début des années trente, le PCF tourne le dos à l’anti­intellectualisme. Le thème de la lutte antifasciste attire à lui de nombreux intellectuels et devient pour longtemps un pôle structurant pour le PCF. Dès 1932, Romain Rolland et Henri Barbusse créent le mouvement « contre la guerre et le fascisme ».

C’est dans les années Trente qu’on voit se développer le phénomène des « compagnons de route » : parmi les proches du PCF, citons par exemple, à cette époque, Honegger, Léger, Marquet, Lurçat, Le Corbusier, Bernanos, Desnos, Tzara, Romain Rolland, …

Par ailleurs, le PCF voit tout l’intérêt du cinéma pour la diffusion de son idéologie. Jean Renoir est le grand cinéaste du Front populaire. Or, La Vie est à nous   est une commande du PCF avec le soutien de la CGT (qui apporte financement, techniciens et figurants) ; produit en 1936, ce film exalte le patriotisme révolutionnaire et célèbre les mérites des communistes. De Jean Renoir aussi :  La Marseillaise  et  La grande Illusion  (1937) ;  La Bête humaine  (1938) qui est l’occasion de célébrer les cheminots et une entreprise tout récemment nationalisée, la SNCF.

A une autre échelle, notons qu’avec les élections municipales de 1935, apparait vraiment la « Ceinture rouge » autour de Paris. S’y ajoutent un certain nombre d’autres municipalités communistes en province (comme Villeurbanne, mais aussi en Lorraine, dans le Nord…). Or, les municipalités communistes favorisent la multiplication d’associations sportives et culturelles (théâtre, chorale, musique…). Et l’écrivain Jean-Richard Bloch de s’enthousiasmer devant le comité central du PCF le 23 juillet 1937 :«  Il n’est que d’aller dans les communes qui se sont donné des conseils municipaux de votre parti, et qui se couvrent de monuments hardis, d’une si belle architecture, qui nourrissent des groupes d’études, des groupes théâtraux, des groupes musicaux, des cercles de lecture, des bibliothèques… ». Cette politique est explicitement opposée au « fascisme brûleur de livres » (par allusion aux autodafés organisés par les nazis en juin 1933).

 

4 – Le Front populaire : un creuset culturel

Le Front populaire « invente » une conception ouverte de la culture qui donne sa place à la culture populaire, à la culture de masse. Il s’inscrit dans « l’âge des foules ». Du reste, il faut souligner l’importance des manifestations, des défilés qui mêlent politisation et culture : des œuvres d’art (comme le  Tres de mayo  de Goya) sont reproduites sur des panneaux et des artistes contemporains réalisent aussi des panneaux brandis dans les cortèges.

Mais le Front populaire, c’est aussi la culture de la fête. De très nombreuses fêtes sont organisées par le PCF, mais aussi par la CGT, par la SFIO, les associations… La plus importante est la « fête de l’Humanité ». Elle est significative de ce mélange de culture « élitiste » et de culture populaire : en 1936, après « un grandiose défilé des provinces françaises », les discours de Thorez et Cachin alternent avec des morceaux de Beethoven, Chopin (la  Marche funèbre  pour Barbusse récemment décédé), Bizet mais aussi  L’Internationale  et  la Marseillaise. Mais lors des fêtes de l’Humanité, on invite aussi des artistes professionnels non communistes comme Charles Trenet en 1938. Cette rencontre de la culture des élites et de la culture populaire se retrouve lors des occupations d’usines (autre aspect de la fête…) : on y écoute Jean-Louis Barrault mais aussi Mistinguett.

Le Front populaire est lui­-même le sujet de créations artistiques : films, nous l’avons vu, mais aussi peintures (comme  Les Grèves de juin 1936  de Boris Taslitzky) et mais aussi, bien sûr, photographies. Willy Ronis, Henri Cartier-Bresson, Robert Doisneau, et bien d’autres ont fixé les scènes, l’ambiance mais aussi les visages des femmes et des hommes dans les usines, sur les bords de Marne, dans les cortèges… C’est d’ailleurs sous le Front populaire que se développent les magazines de reportages photographiques (comme Regards, créé en 1932, et dans lequel on trouve les clichés de Robert Capa, Cartier-Bresson, David Seymour, Willy Ronis, avec une mise en page due au peintre Édouard Pignon).

Le Front populaire, à la faveur d’un temps libre plus important, laisse s’épanouir les « libres curiosités des masses » (Jean-Pierre Rioux) .Le développement de nouveaux médias y contribuent aussi : il y a, en 1939, 11 fois plus de postes de radio qu’en 1931 ! On écoute des reportages (sur la guerre d’Espagne par exemple), les allocutions de Blum et de Daladier, mais aussi des émissions comme les premiers « radio crochets », comme « Le disque des auditeurs ». Avec la radio, en effet, les vedettes de la chanson gagnent en célébrité. Et durant le Front populaire, on fredonne Y a d’la joie,  Je chante ,  Boum ( Charles Trenet),   Mon légionnaire  ( Édith Piaf) ,   Mon homme  ( Mistinguett) ou  Marinella  ( Tino Rossi)… A la presse à grand tirage traditionnelle, s’ajoutent des magazines comme Match … Le roman policier prend place dans les bagages et sur les tables de chevet avec Simenon et son Commissaire Maigret sorti tout droit du 36, quai des Orfèvres. Et le cri de Tarzan résonne dans les bandes dessinées…

C’est aussi cela la culture au temps du Front populaire !

 

Catherine MOULIN, Agrégée d’Histoire, professeur au lycée Pierre Brossolette à Villeurbanne.