Conférence de Jean-Michel Steiner

Unieux le 4 mars 2014

Mably le 26 Septembre 2014

Aurec le 18 Décembre 2014

 

Jean JAURÈS et les ouvriers de la Loire

Jean-Michel STEINER

 

La Loire est un des départements français dans lequel Jaurès est venu le plus souvent, si l’on met à part son Tarn natal et la Seine, (siège de la Chambre des députés), cela signifie-t-il qu’il avait une affection particulière pour les ouvriers de la Loire ? Est-il un homme politique d’un type particulier ?

Jean Jaurès et les ouvriers de la Loire : une rencontre inévitable ?

Lorsque Jean Jaurès nait à Castres dans le Tarn le 3 septembre 1859, le Second Empire est à son apogée : Napoléon III vient de se distinguer en Italie.

Castres est une petite ville dont la population (20 000 habitants) a doublé grâce à l’industrie de la laine (50 moulins à laines, 3 000 ouvriers). Le père de Jaurès, négociant modeste, installe en 1861 la famille à la campagne (la Fédial). Jaurès passe son enfance dans un monde qui évolue encore lentement : pendant les vacances, il observe les travaux de la terre et la vie que mènent les paysans.

Bien que soutenu dans son parcours scolaire par deux cousins devenus amiraux, Jaurès n’aurait pu faire de telles études sans bourses. Il sait ce qu’il doit à la République, mais il réussit d’abord par ses qualités intellectuelles : élève brillant dans toutes les matières, premier prix au concours général, premier au concours d’entrée à l’ENS, 3° à l’agrégation de philosophie à 22 ans, docteur en philosophie à 33 ans. Jaurès aurait pu mener la vie classique d’un universitaire.

Or il choisit de s’engager dans la vie politique, par goût de la rhétorique sans doute mais aussi par conviction que la République, qu’il chérit et défendra toujours, doit être une République sociale attentive aux ouvriers et aux paysans. Sa vie a été une suite de voyages épuisants aux quatre coins du pays, de réunions politiques et syndicales agitées, de joutes parlementaires houleuses à la chambre des députés. Plutôt que le calme, il choisit la tempête des débats d’idées qui tournent parfois aux combats dans lesquels il défend passionnément ET concrètement les principes républicains.

Une partie de son expérience, il l’acquiert dans la Loire

La Loire, premier département industriel sous le Second Empire, centre ouvrier

Quand Jean Jaurès nait la Loire est un des tous premiers départements industriels français. La population a connu une forte croissance qui est essentiellement le fait de la croissance urbaine et dans celle-ci les « effectifs ouvriers » sont de plus en plus importants.

« Jarez et ses abords= zone sidérurgique la plus dynamique de France » (p 38).

Il y a deux centres industriels : le bassin stéphanois qui s’étend désormais de Rive-de-Gier à Unieux, le bassin Roannais essentiellement consacré au textile.

La « Grande Dépression (1876-1886) entraine une remise en question. Alors que la région n’avait connu que des crises conjoncturelles on est alors face à une vraie rupture. Dans le cadre du marasme général des houillères la crise est bien plus grave dans la Loire qu’ailleurs : en 10 ans, de 1876 à 1886, la production charbonnière a reculé de 22% et on renvoie un mineur sur 4 !

À la fin du siècle, cette grande région industrielle sort de sa première grande crise, comme en témoigne le mouvement d’embauche dans la métallurgie.

Ouvriers et usines : on connaît les conditions de travail (journée de 12-13h), de logement (mortalité infantile > 100%0 dans les quartiers ouvriers. Un mouvement ouvrier qui tente de s’affirmer malgré la répression, qui cherche à se protéger (mutuelles), avant d’obtenir – grâce à la République – une reconnaissance légale en 1884. …

C’est le moment où Jaurès, jeune député républicain du Tarn, découvre la Loire

Jean Jaurès rend visite aux ouvriers de la Loire

Jaurès vient pour la première fois dans la Loire à la demande (requête ? convocation ?) de Michel Rondet, pour un congrès de la Fédération Nationale des Mineurs, dont on sait qu’il fut l’initiateur. On est en janvier 1886 et l’épisode est intéressant car il s’inscrit dans un moment où le mouvement ouvrier non seulement s’affirme (multiplication des Chambres syndicales plus ou moins tolérées, loi WR de 1884, création des premières Bourses du Travail) mais s’affirme fermement par de véritables « mises en demeure », injonctions à l’égard des hommes politiques républicains. De tout ce que l’on peut lire, il ressort que Jaurès bien plus au sérieux que ses collègues cette « parole ouvrière »

Comme il est alors très jeune et débute sa carrière politique, on sait peu de choses de ce qu’il a dit et fait à cette occasion, il faut l’imaginer comme observateur attentif d’un monde qu’il découvre.

Ainsi défend-il en 1887, la loi sur la création des délégués mineurs.

Attentif au monde ouvrier, il le restera constamment, même avec la stature et la renommée nationale acquises après la grande grève de Carmaux et sa réélection comme député du Tarn.

Sa réputation, démultipliée par le grand nombre d’articles qu’il écrit et dont certains sont repris par la presse régionale, en fait alors une sorte d’épouvantail aux yeux du personnel politique réactionnaire, comme en témoigne une lettre du maire de la Grand’Croix au préfet

Ainsi, dans ces années 1890, le député du Tarn est-il sollicité comme « animateur » (propagandiste) de grève, mais aussi comme « conseiller », » par tel syndicat ou tel comité de grève. Il est reconnu pour son intérêt profond pour la cause ouvrière et le sérieux avec lequel il aborde une situation de conflit.

Comme nous l’avons vu à propos de la loi sur les délégués mineurs, Jaurès s’informe scrupuleusement avant d’intervenir sur un sujet. Il ne dérogea jamais à cette forme de « conscience professionnelle. » Au fur et à mesure que grandit sa notoriété il bénéficie d’un réseau de plus en plus serré de “correspondants” qui alimente sa connaissance des situations locales et qu’il convie à écrire dans la presse à laquelle il collabore : La Dépêche La Petite république … Plus tard bien sûr l’Humanité.

Lorsqu’il arrive dans la région où il a été convié, il approfondit cette connaissance par des discussions en tête à tête, des réunions syndicales ou politique, la lecture de la presse locale …

Jaurès se déplace essentiellement en train à l’occasion de véritables tournées : il est à Lyon, puis à Vienne, à Rive-de-Gier puis Saint-Étienne. Son arrivée est un événement de plus en plus important : des délégations viennent l’attendre en gare, un véritable cortège l’accompagne jusqu’à son hôtel, des badauds ou des sympathisants le saluent sur son passage.

Jaurès prend souvent la parole devant des auditoires ouvriers : fait le point sur la grève, informe sur les lois en discussion, développe des exposés théoriques sur le capitalisme et le socialisme. Ses interventions peuvent avoir lieu devant les usines en grève ou dans des salles.

La plupart du temps il s’agit de salles privées, dédiées aux représentations théâtrales, musicales, aux manifestations de cirques, ou sont régulièrement. À Roanne, il intervient dans la salle de Venise, espace municipal d’une capacité de 2 000 personnes, avec des galeries à l’étage et une scène avec estrade flanquée d’un rideau. À Saint-Étienne, il intervient dans la salle du Cirque (comme en 1886), salle du Prado ou encore salle de l’Eden (1900). À Rive-de-Gier, c’est à la salle de la Rotonde qu’il s’exprime.

Il rencontre les syndicalistes à la Bourse du Travail, celle de Saint-Étienne a été inaugurée le 14 juillet 1888, place Marengo, celle de Roanne en 1893. Il participe à des repas

Arrivé en gare de Rive-de-Gier le 25 février 1893, Jaurès est accueilli par plusieurs membres du comité de grève. Il reste trois jours à Rive-de-Gier, évalue la situation, rencontre les grévistes, intervient à trois reprises en faveur des métallurgistes – le soir du 27 février « devant plus de 2000 personnes ». Il écrit un article dans La Dépêche de Toulouse, le texte en est repris par Le Peuple et Le Stéphanois. Enfin Jaurès interpelle le gouvernement le 28 février 1893.

L’année suivante, il revient pour soutenir les verriers, en grève depuis plus de quatre mois. Le 27 septembre 1894, il débarque du train de 8h. il visite la Verrerie aux verriers en posant de nombreuses questions (Le Stéphanois du lendemain). Il écoute l’un des grévistes – le dénommé Gaudier – se plaindre « de l’abandon dans lequel les députés socialistes les laissaient (…) le peuple ne les nommait point cependant pour mener à Paris une existence bourgeoise ». Dans un discours à la salle de La Rotonde il exalte le rôle des syndicats ouvriers, les « meilleurs instruments d’émancipation des masses ». Jaurès « prend le train de 4 heures 32 » pour Lyon où le Parti ouvrier organisait une conférence au bénéfice des grévistes. Il s’exprima devant 3000 à 4000 personnes rassemblés au cirque Rancy.

À Roanne, en janvier 1895, Jaurès prononce trois discours en deux jours : le dimanche à 20 h 30 et lundi à 14 et 19 heures. À Saint-Étienne, en 1900, il prononce six discours. À cette époque, son auditoire s’est étoffé. Un public bourgeois, républicain avancé, ou simplement curieux, vient voir un personnage de stature nationale. La presse s’amuse à le signaler.

Des expériences fructueuses ?

Les interventions de Jaurès dans les conflits sociaux, le conduisent à intervenir au Parlement pour prendre la défense des ouvriers au nom de la Fraternité et de l’Égalité. Elles lui permettent de mieux connaître les problèmes pour lesquels il appelle le Gouvernement à légiférer (organisation du travail, protection sociale, liberté syndicale) ou à modifier son mode d’administration.

Pour Jaurès, la grève imposée aux travailleurs, est une « arme tristement nécessaire », un moyen de lutte « barbare », générateur de souffrances et de privations. Elle est bien sûr un moyen de pression au moment de la négociation. Il peut le mesurer en 1900, à Saint-Étienne, où il apprécie le sens de l’opportunité d’une forte demande en charbon – demande nationale et internationale – saisie par les mineurs stéphanois pour cesser le travail et imposer l’arbitrage. La grève permet aussi aux travailleurs de comprendre la nécessité de s’organiser et de s’unir : elle est un moment où ils peuvent davantage prendre conscience de leur exploitation.

Mais Jaurès observe les caractères des conflits au cours desquels il intervient. Sa recherche de l’efficacité de l’action ouvrière le conduit à porter des jugements qui sont parfois pessimistes. En 1893, enthousiasmé par la victoire des mineurs de Carmaux et son élection, il pensait que le système capitaliste allait s’effondrer, miné par ses contradictions. Mais après une défaite, comme celle de Rive-de-Gier il tire des leçons, mesure la force du patronat : « J’ai vu à Lille, Roubaix, Paris, Carmaux, Rive-de-Gier, que la puissance capitaliste était plus résistante que Guesde ne nous l’avait dit ».

Mais, la lutte jamais inutile est formatrice, évoquant de jeunes ouvriers prenant la parole à Rive-de-Gier : « Ils disent avec une sorte de candeur : « Tout ce que nous savons, c’est que nous ne voulons pas souffrir l’injustice et que nous voulons rester groupés pour nous défendre et pour nous instruire. » […]à travers bien des souffrances, bien des luttes et même bien des fautes inévitables, les ouvriers se préparent à sortir du rôle subalterne où le régime capitaliste les a longtemps tenus ».

Le 11 janvier 1900 « Dans la rue » son éditorial de La Petite République Socialiste il s’appuie sur « l’expérience des grèves de Saint-Étienne » pour affirmer « qu’il est possible et même sage de permettre les cortèges ouvriers ». L’interdiction en vigueur en France est source de brutalité il l’oppose aux exemples de l’Angleterre et de la Belgique. Il n’y voit qu’avantages pour le prolétariat et le mouvement ouvrier : conscience de sa force, affirmation de sa cohésion. Il évoque des mineurs de Montrambert, que la Compagnie tenta de retenir d’entrer en grève par des promesses trompeuses, et qui furent dissuadés par les “exodes”. Ces grandes manifestations de mineurs, qui partaient de Saint-Étienne pour gagner Firminy avant de revenir, ont joué pour soustraire les ouvriers à « l’isolement qui les décourage, à l’action corruptrice du patronat ».

Plus d’un an après, le 29 août 1901, nouvel éditorial dans La Petite République socialiste : « Grève générale et révolution », Jean Jaurès distingue la grève générale d’une seule corporation et celle de tout un ensemble de corporations, qualifiée de « mouvement de classe ». Si la première est justifiée dans la mesure où la corporation aura démontré à une fraction notable de l’opinion que ses revendications sont légitimes et immédiatement réalisables, la seconde, prônée par les anarchistes, lui semble lourde de dangers. Jaurès mesure les risques que ferait courir l’échec d’un mouvement mal engagé : « si la grève générale est présentée et conçue non comme l’exercice plus vaste et plus cohérent du droit légal de grève, mais comme le prodrome et la mise en train d’une action de violence révolutionnaire, elle provoquera d’emblée un mouvement de terreur et de réaction auquel la fraction militante du prolétariat ne suffira point à résister ». La grève des mineurs stéphanois lui a fourni un exemple de la puissance que pouvait acquérir un mouvement corporatif. La nuit d’émeute du 4 janvier a pu l’alerter sur les dangers d’une action « généralisée » dépourvue d’objectif, facilement manipulable par des agitateurs démagogues.

 Conclusion : Jaurès et une méthode de l’action politique : un enseignement pour aujourd’hui ?