Commémoration assassinat de Jean Jaurès

Saint-Étienne, 31 juillet 2014

 Daniel Durand

 

CEDMO42

 

Bonjour,

 

Qu’un Centre d’histoire consacré à la mémoire du mouvement ouvrier rende hommage à Jean Jaurès est une banalité aujourd’hui.

Pour autant, à la fin du XIXe siècle, il n’était pas évident qu’un intellectuel, brillant professeur de philosophie, qu’un député, donc un notable « bourgeois », rencontre la classe ouvrière alors en plein développement. C’est ce que fit pourtant Jaurès par ses rencontres, contacts, soutiens aux mineurs, aux verriers, dans la Loire comme ailleurs, dans ses interventions parlementaires, ses projets de loi. Il fut donc de ceux qui donnèrent tout son sens au concept large de « mouvement ouvrier ».

C’est une première singularité de Jaurès.

Une seconde singularité est son destin tragique, sa mort brutale : il fut fauché en pleine action, en plein engagement contre l’horreur que deviendra la guerre de 14-18. Fauché à la veille du conflit, nous ne saurons jamais quelle aurait été son attitude ensuite : aurait-il rejoint le cabinet « d’union sacrée » comme son ami et compagnon, Marcel Sembat ? Aurait-il agi comme son collègue, le leader socialiste allemand Karl Liebknecht, refusant tout soutien au Kaiser et fondant le parti spartakiste ?

Il est inutile de spéculer : l’assassinat de Jaurès a figé son œuvre, laissé ses idées suspendues, pleines d’une force intacte. Ce sont ces idées, ces déclarations qu’il nous faut garder, écouter, étudier et analyser au crible des enjeux d’aujourd’hui pour vérifier leur force toujours intacte ! Oui, il faut écouter Jaurès, faire vivre la pensée de Jaurès !

La troisième singularité de Jaurès réside dans son extraordinaire lucidité sur l’horreur qu’allait être la Première Guerre mondiale. Une semaine avant sa mort, le 24 juillet 1914, à Vaise, il déclarait :

« Songez à ce que serait le désastre pour l’Europe: ce ne serait plus, comme dans les Balkans, une armée de trois cent mille hommes, mais quatre, cinq et six armées de deux millions d’hommes. Quel massacre, quelles ruines, quelle barbarie ! »

C’est cette lucidité permanente sur tous les sujets, y compris sur la marche du monde d’alors : les méfaits du colonialisme, du capitalisme rapace et avide, etc… qu’il faut avoir présente à l’esprit, lucidité qu’il faut s’efforcer d’avoir nous aussi !

 

Pour conclure, j’évoquerai cette image forte de la vie de Jaurès qui me hante parfois. Celle de Jean Jaurès débarquant à Saint-Étienne, à la gare de Châteaucreux, un 1er janvier, le jour de l’an du nouveau siècle, le 1er janvier 1900 ! Il n’hésitait pas à laisser famille, amis, en ce jour exceptionnel pour se déplacer, venir à Saint-Étienne rencontrer les mineurs en lutte et les aider ! Il fut celui qui donna alors le plus pleinement, le plus longtemps, tout son sens à l’action politique. Il conjuguait action de l’élu, du parlementaire, qui légifère au plan national et qui, en permanence, revient vers les électeurs, sur le terrain, pour s’informer, consulter et porter les aspirations du peuple.

C’est cette pratique qui valorise l’action politique et lui donne toute sa noblesse!

Quelle leçon pour aujourd’hui où parfois la qualité de l’engagement politique est contestée. Sachons nous aussi garder et faire vivre ce dernier enseignement de la vie de Jean Jaurès !

 

Discours de Jean-Michel Stiener

31 juillet 2014 : il y a cent ans, Jean Jaurès était assassiné !

 

Nous sommes réunis ce soir pour commémorer le centenaire de l’assassinat de Jean Jaurès.

Un assassinat est un acte criminel. Un assassinat politique est un crime contre la démocratie. L’assassinat politique est une spécificité des régimes totalitaires, des mouvements totalitaires.

En assassinant Jaurès c’est la voix d’un grand démocrate, d’un grand républicain qu’on a voulu faire taire. Celle d’un homme qui croyait dans la parole, dans le débat, dans la force de la persuasion. Celle d’un homme qui estimait que le débat, reposant sur le respect mutuel permettait de bâtir une société plus juste, plus égale, plus libre. Une société dans laquelle chaque citoyen pouvait vivre pleinement sa liberté tout en respectant la liberté des autres citoyens. Cet homme là a été assassiné parce que dans la France de 1914 certains ne croyaient pas dans la liberté et ne respectaient que la force brutale. Ce sont les mêmes, ou leurs héritiers, qui en 1941 ont fait débaptiser cette place et fondre le premier buste de Jaurès. Ce sont leurs adversaires, les combattants de la Liberté qui en 1944 ont fait rétablir et le nom et le buste !

On nous demande parfois à quoi bon commémorer un assassinat commis il y a cent ans ? À quoi bon évoquer une pensée d’un autre temps ?

Sur cette place, Jaurès a participé à plusieurs manifestations, il a pris la parole dans la bourse du Travail qui était alors installée à l’angle de la rue Francis Garnier et dans la salle du Prado, à l’angle de la rue du 4 septembre.

Jaurès a eu une relation particulière avec les mineurs du bassin stéphanois. En 1886, jeune député, à peine âgé de 26 ans, il était venu écouter Michel Rondet et ensuite il a défendu à la Chambre les lois sur les délégués et sur les retraites. En 1900, il a représenté les mineurs stéphanois dans une grève victorieuse. Il en a retiré la conviction que l’organisation syndicale et le droit de manifester étaient des libertés fondamentales qu’il fallait faire triompher.

Voilà déjà des raisons de commémorer sa pensée. Mais commémorer ne sert à rien si la commémoration débouche sur une occultation du présent.

À quoi bon commémorer la persécution des Juifs par les nazis si c’est pour fermer les yeux sur les persécutions d’aujourd’hui ? Seul (ou presque) contre tous, Jaurès a défendu Alfred Dreyfus, persécuté parce qu’il était juif, et il l’a fait au nom des droits de l’homme, bafoués par la justice militaire.

À quoi bon commémorer la loi de Séparation des Églises et de l’État si c’est pour laisser les intégrismes religieux imposer une société où les droits humains seraient soumis à quelque providence divine et à des injonctions dogmatiques ? S’adressant à l’Église catholique (aujourd’hui il s’adresserait à l’ensemble des religions) Jaurès déclara : « Quoi que vous fassiez, ou vous périrez ou vous ferez à la science, à la démocratie, à la liberté de nouvelles et si fortes concessions que tous les enfants de la Patrie pourront se réunir dans une enceinte commune ! »

En 1908, lors d’un débat sur la peine de mort à la Chambre des Députés, devant la majorité anti abolitionniste qui invoquait le soutien de l’opinion publique, Jaurès donna une claire vision de sa conception de la démocratie : « C’est le peuple qui sera le juge suprême – déclara-t-il – mais ce que nous lui devons après avoir affirmé devant lui et notre conscience une idée, c’est de nous y tenir quelques puissent être les remous et les mouvements incertains de l’opinion ». Et il conclut ce discours par une formule qui me semble d’une actualité brûlante dans le débat politique français de 2014 : « Les courants que l’on dit irrésistibles sont faits bien facilement de la paresse que l’on met à leur résister ».

Ces quelques exemples nous montrent que la pensée de Jaurès demeure bien vivante et actuelle. Cette commémoration était une nécessité. Il appartient à tous les citoyens du XXIe siècle de continuer le combat de Jaurès pour une démocratie toujours plus élargie et plus vivante.

Jean-Michel Steiner, Association Jaurès dans la Loire.