Claude Latta

Le 10 janvier 1936, les trois partis de gauche, le parti radical (Edouard Daladier), le parti socialiste SFIO (Léon Blum) et le parti communiste (Maurice Thorez) signent, avec la CGT et de multiples autres organisations, le programme de Rassemblement populaire, charte des futurs gouvernants dans l’hypothèse d’une victoire électorale de la Gauche en avril-mai suivant. Ce n’est pas un programme très détaillé, plutôt une charte fixant quelques grands objectifs de réformes. On le résume souvent par son slogan électoral ultérieur : « le pain, la paix, la Liberté ». Le programme est modéré : le PC, décidé à conclure une « alliance historique entre le prolétariat et la classe moyenne », a joué, à fronts renversés, la carte de la modération, s’alignant sur le parti radical.

 

Dans le domaine politique : la défense de la démocratie, la dissolution des ligues « factieuses » ; la moralisation de la presse ; la défense des droits syndicaux, la défense de l’école laïque.

La politique extérieure : la promotion de la sécurité collective et de la négociation dans le cadre de la SDN. La nationalisation des industries de guerre pour soustraire la politique extérieure de la France à l’influence des « marchands de canon ».

La politique économique et sociale : réforme de la Banque de France en la soustrayant à l’influence de ses 200 plus gros actionnaires (les « 200 familles ») ; politique de relance par la consommation, augmentation des salaires[] ; réduction de la semaine de travail sans réduction du salaire hebdomadaire, un « plan de grand travaux d’utilité publique », la création d’un « fonds national de chômage » et d’un régime de retraite pour les vieux travailleurs, la mise en place d’un Office national des céréales destiné à réguler le marché et à lutter contre les spéculateurs.

 

Le Front populaire est une alliance électorale des radicaux, des socialistes et des communistes : il y a plusieurs candidats de gauche au premier tour : chacun défend son programme. Le programme du Rassemblement populaire est « activé » entre les deux tours et sert de base politique pour le désistement en faveur du candidat de gauche arrivé en tête. C’est la traditionnelle « discipline républicaine ».

 

La chronologie du printemps et de l’été 1936 permet de comprendre les événements

 

1/ Les élections ont lieu les 26 avril et 3 mai 1936. Le Front populaire obtient la majorité absolue en sièges. Selon la constitution, l’assemblée se réunit un mois après l’élection : un mois pendant lequel le gouvernement d’Albert Sarraut (radical) « expédie les affaires courantes » et pendant lequel se développe un mouvement social en grande partie spontané.

 

2/ Le mouvement social : Dans les usines, la tension monte, mêlée de joie et d’espoir : le mouvement de grèves, lancé dès le 1er mai, dans les papeteries et l’aéronautique, gagne des secteurs entiers de l’activité économique, notamment la métallurgie (automobile, aéronautique). Fin mai, 100 000 métallurgistes sont en grève ; au 10 juin, les grévistes, de tous secteurs, sont 2 millions. Ces grèves se font avec occupation des usines.

Comment analyser ces grèves ?

– Les grèves de la revendication : elle concerne surtout l’augmentation des salaires. Une revendication imprévue se développe, celle des congés payés.

– Les grèves de la victoire, de la fierté ouvrière, une parenthèse effervescente, la joie d’occuper les usines : « les vacances de la vie ». « les grèves de la joie » (Simone Weil).

– Les grèves de la méfiance : d’une part, il faut éviter des mesures de lock-out de la part du patronat. Il faut aussi que la nouvelle majorité tienne ses promesses.

Ce mouvement provoque la panique des organisations patronales effrayées par des occupations d’usines (appropriation de l’outil de production par les ouvriers).

 

3/ Le 4 juin 1936, la Chambre entre en fonction. Léon Blum, chef du parti ayant obtenu le plus de sièges, est appelé à l’Elysée par le président Albert Lebrun et forme rapidement le gouvernement. Le PC n’a pas voulu participer au gouvernement, se contentant de ce qu’il appelle « le ministère des masses ».

Le 5 juin, à l’initiative de Lambert-Ribot, président du Comité des Forges et ancien collègue de Blum au Conseil d’Etat, et par l’intermédiaire de Paul Grünebaum-Ballin, lui aussi conseiller d’état, les premiers contacts ont lieu entre le patronat et le gouvernement : on demande à Blum de provoquer le contact avec la CGT sur la base d’un relèvement général des salaires et de l’évacuation des usines occupées. Le soir même, Lambert-Ribot et deux autres représentants des organisations patronales (Duchemin, président de la CGPF et Dalbouze, ancien président de la Chambre de commerce de Paris) rencontrent secrètement Léon Blum chez lui. L’entrevue a pour but de régler une prise de contact avec la CGT. Léon Blum fixe en outre les enjeux d’une éventuelle négociation : elle porterait sur les salaires et les conventions collectives, les autres mesures (les 40 heures et les congés payés) relevant de la loi. Le patronat ne faisait pas de l’évacuation des usines un préalable absolu.

Le 6 juin 1936, Roger Salengro, nouveau ministre de l’Intérieur, règle avec la CGT les conditions de la réunion qui commencera le lendemain. Blum présente son gouvernement devant l’assemblée et annonce les mesures qu’il va prendre rapidement. Parmi ces mesures, une loi sur les congés payés : en effet, l’intuition de Léon Blum est d’avoir très vite compris la place acquise en quelques semaines par cette revendication, d’autant qu’il s’intéresse à cette idée depuis 1922, date à laquelle des congés payés ont été accordés aux salariés du journal L’Information dans lequel il écrit. A la Chambre des députés, le gouvernement obtient une majorité de 384 voix contre 220.

 

4 / Les accords de Matignon : Léon Blum réunit à l’Hôtel Matignon, le 7 juin, sous sa présidence et sous son arbitrage, les représentants de Confédération générale de la Production française (Duchemin, président de la CGPF, Lambert-Ribot et deux autres négociateurs) et ceux de la CGT (Léon Jouhaux, René Belin et Benoît Frachon). Léon Blum, assisté de deux ministres, Roger Salengro et Charles Spinasse ainsi que de Jules Moch, secrétaire général du gouvernement, préside et arbitre. Les accords de Matignon sont signés dans la nuit du 7 au 8 juin 1936 – à une heure du matin. Pour la première fois dans un conflit national, l’Etat est intervenu directement dans la négociation.

Que disent les accords de Matignon : 7 à 15 % d’augmentation des salaires ; les ouvriers obtiennent des délégués du travail pour les défendre et la liberté du droit syndical est reconnue dans l’entreprise ; des « contrats collectifs de travail » se substitueront au contrat individuel du travail. Les syndicats promettent de faire tous leurs efforts pour provoquer l’évacuation des usines occupées. Le patronat ne prendra pas de sanctions pour faits de grève. Les grèves se terminent progressivement, parfois à regret. Il faut l’autorité de Maurice Thorez pour y mettre fin selon la phrase célèbre : « Il faut savoir arrêter une grève ».

Dès les 11 et 12 juin, le parlement vote les lois instaurant les conventions collectives, la semaine de 40 heures (au lieu de 48) sans diminution de salaire et 15 jours de congés payés accordés aux salariés (cette dernière votée à l’unanimité). Le conseiller d’Etat Charles Picquenard avait rédigé au ministère du travail le projet de loi sur les congés payés dans la nuit du 8 au 9 juin 1936.

2 juillet : Le terme de la scolarité obligatoire passe de 13 à 14 ans.

24 juillet : Une loi réforme le statut de la Banque de France.

11 et 15 août : Les industries d’armement sont nationalisées. Une loi crée l’Office National Interprofessionnel du Blé, garantissant un cours minimal aux agriculteurs.

Les difficultés ont ensuite commencé très vite, dès juillet 1936 : le début de la guerre d’Espagne, les difficultés et la dévaluation du Franc, plus tard le suicide de Roger Salengro (17 novembre). « L’état de grâce » n’aura pas duré longtemps.

Cependant, les réformes emblématiques du Front populaire étaient faites : elles avaient eu l’appui, pour s’imposer, d’un mouvement social important, et elles s’étaient faites au début d’un mandat, ce qui est souvent le moment favorable.

Claude Latta, historien