Pour brosser les difficultés rencontrées par le Front Populaire, il est utile de se poser une question dont la réponse est moins évidente qu’il n’y paraît :

Quand donc se termine le Front Populaire ?

Selon certains auteurs c’est la Chambre du Front populaire qui aurait accordé les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940 et l’événement signerait la fin indigne du Front Populaire. Parmi les parlementaires présents à Vichy ce jour là (670 sur 907) on compte 426 députés, mais aussi 244 sénateurs majoritairement à droite. Les autres sont mobilisés ou ont été déchus de leur mandat (61 communistes par le décret du 26 septembre 1939). Certains sont empêchés de rejoindre Vichy comme les 27 qui ont quitté le pays le 21 juin à bord du Massilia pour continuer la lutte outre mer. Retenus au Maroc jusqu’au 18 juillet, ils sont pour la plupart députés socialistes et radicaux : Jean Zay, Pierre Mendès France, Georges Mandel. Sur les 649 présents à Vichy pour le scrutin accordant les pleins pouvoirs constituants au président du Conseil, le maréchal Philippe Pétain, 569 votent pour, 80 contre et 20 s’abstiennent. Les voix pour se partagent à peu près également entre droite et gauche (286 et 283), les voix contre sont très majoritairement de gauche (73 et 7). L’affirmation d’un vote accordé par la « Chambre du Front Populaire » est selon Éric Conan et Henri Rousso un « cliché véhiculé depuis longtemps par l’extrême droite pour dédouaner le régime pétainiste1 ».

On pourrait resserrer la chronologie et arrêter le « moment Front Populaire » à la fin du mois d’août 1936 comme Serge Berstein lorsqu’il évoque « un âge d’or du Front Populaire2 » ou prendre en compte la chute du cabinet Blum, le 22 juin 1937, quand, victime de l’hostilité du Sénat, le Président du Conseil choisit de démissionner. Mais d’autres dates pourraient aussi être retenues :

• Le 30 novembre 1938 une grève générale échoue à empêcher la remise en cause des 40h, réforme emblématique du Front Populaire, par le gouvernement d’Édouard Daladier. Le divorce est consommé entre le pouvoir et les syndicalistes qui l’avaient soutenu en juin 1936. Trois ans après la réunification de la CGT, c’est à nouveau la division entre la tendance réformiste modérée (dite ex confédérée), proche des socialistes, qui a perdu la majorité depuis 1936 et la tendance communiste (dite ex unitaire) à l’intérieur de la CGT. Or l’élan unitaire avait bel et bien été un trait distinctif du Front Populaire.

• Le 16 mars 1937, devant la mairie de Clichy, la police tire sur des militants de la Fédération socialiste de la Seine. Contrôlée par la Gauche Révolutionnaire de Marceau Pivert, celle-ci entendait s’opposer à une manifestation de Croix de feu. Le bilan humain est lourd (5 morts plusieurs centaines de blessés), l’événement est politiquement catastrophique car il brise le serment fait par Blum un an auparavant de ne jamais utiliser la force contre les mouvements populaires.

• Le 18 février 1937, Léon Blum annonce une « pause » dans les réformes. Une pause qui marque l’essoufflement de l’élan du Front Populaire et un retour en force de l’influence du patronat, comme le signale l’historien Jean Bouvier : « Le Capital n’a pas regardé, les bras croisés, en spectateur impuissant, l’expérience de 36. Un peu “sonné” en juin, le
voilà déjà vigoureux en septembre. Et en pleine forme en février 37.3 »

S’il est difficile de déterminer avec précision et sans discussion possible la fin de l’expérience du Front Populaire, comme aurait pu le signaler des élections générales par exemple, c’est en particulier du fait du contexte troublé dans lequel il s’est développé, au plan intérieur comme au plan extérieur.

Le triple échec du Front populaire

Les menaces exercées par les régimes totalitaires et les angoisses suscitées par la guerre civile qui éclate en Espagne ont pesé sans conteste, toutefois c’est d’abord en politique intérieure que le bilan doit être fait. Serge Berstein évoque quant à lui un
« triple échec du Front Populaire4 ».

Le plus souvent est évoqué un échec financier. L’encaisse or de la Banque de France tombée de 82 milliards en 1934 à 55 en juin 1936, ne cesse de se réduire. Le spectre du mur d’argent sur lequel buta déjà le Cartel des Gauches en 1926, semble se répéter. Mais il ne faut pas oublier le contexte de la crise économique internationale : l’indice de la production industrielle situé à 109 en 1929, est tombé à 81 en septembre 1936. Selon certains auteurs, les réformes du Front Populaire auraient contribué à aggraver cette chute. Est surtout visée la réduction de la durée du temps de travail par la semaine de 40 heures qui aurait bridé la reprise française. La décision – trop tardive, en raison de promesses antérieures à l’élection – de dévaluer le Franc de 30% (1er octobre 1936) donne un coup de fouet à l’indice de la production industrielle remonté à 93 en avril 1937. Mais dans l’intervalle le déficit de la balance commerciale se creuse. Explication invoquée : la hausse des importations rendues inévitables … par la réduction du temps de travail.

En dépit de l’importance des réformes acquises on peut parler aussi d’un relatif échec social. L’important mouvement lancé en juin 1936 est vite stoppé par les problèmes de trésorerie. Surtout le gouvernement n’a jamais réussi à enrayer le chômage pourtant inquiétude principale des ouvriers. En raison d’une lecture dogmatiquement marxiste de la société il n’a jamais pris sérieusement en compte les difficultés des classes moyennes – agriculteurs et employés -, les laissant dériver vers le parti radical puis vers les organisations séduites par le modèle mussolinien voire nazisme. Ce qui va alimenter le troisième échec.

Passés l’embellie et l’enthousiasme de l’été 1936, la coalition du Front Populaire ne cesse de se diviser conduisant l’expérience jusqu’à un échec politique :

• Les communistes dès le départ ont fait le choix de soutenir de gouvernement sans participer. Critiques sur la question de l’aide à l’Espagne républicaine, rejetant la politique de non intervention initiée par Léon Blum à la fin du mois de juillet 1936, ils donnent l’impression de jouer un double jeu. Mais ils ne sortiront pas d’eux mêmes de la majorité. S’ils soutiennent les mesures améliorant la situation des ouvriers, leur engagement dépend aussi des orientations de la III° Internationale. Depuis 1935, Moscou recherche l’alliance avec la France contre l’Allemagne hitlérienne. Il faudra la signature du pacte Molotov Ribbentrop, le 23 août 1939, pour qu’intervienne un virage à 180°.

• Par contre les radicaux, eux, ont une stratégie de rechange : la « concentration nationale » renversement d’alliance vers les partis de droite. Ils l’ont déjà expérimentée après les victoires de la gauche de 1924 et 1932, en soutenant le cabinet Poincaré en 1926, puis le cabinet Doumergue en 1934. Dépités d’avoir été pour la première fois devancés par les socialistes lors du scrutin de mai 1936, à l’exception des « jeunes Turcs » comme Jean Zay c’est sans enthousiasme qu’ils participent au gouvernement formé par Léon Blum. Leur réserve à l’égard de l’expérience grandit devant les déconvenues financières et la position prise dans la crise qui secoue l’Espagne.

On pourrait parler d’un quatrième échec à propos de la politique coloniale. Non seulement le gouvernement n’a montré aucune audace pour anticiper une décolonisation qui s’imposera pourtant moins de dix ans plus tard, non seulement il a laissé sombrer le timide projet Violette visant à donner à une poignée (20 à 25 000) de musulmans algériens la citoyenneté française, mais c’est à l’intérieur même du parti socialiste qu’il a laissé se développer le discours colonialiste5.

Le contexte international a beaucoup accentué les difficultés du Front Populaire. Alors que l’Italie achève de conquérir l’Éthiopie par une campagne d’une grande violence (octobre 1935, mai 1936), c’est le 7 mars 1936 en pleine campagne des élections législatives que Hitler envoie ses troupes en Rhénanie démilitarisée. Plus que tout, la guerre d’Espagne souligne les contradictions internes de la coalition et pose une question fondamentale : la paix et la lutte contre le fascisme sont-elles une seule et même cause ou sont-elles antagonistes ? Parviendra-t-on à la paix en refusant toute guerre ou en luttant contre le fascisme y compris par la guerre ? Pour les contemporains le choix n’était pas si évident qu’il nous apparaît aujourd’hui. Pris dans ses contradictions internes, le gouvernement du Front populaire n’a pas tranché clairement et au final il n’a pas évité la guerre générale. Pourtant devant le danger c’est bien lui qui, dès le 7 septembre 1936, a décidé de lancer un programme de réarmement à hauteur de 14 milliards de francs.

Jean-Michel Steiner, le 9 avril 2016

1. Éric Conan, Henry Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas, éd. Fayard, Paris, 1994, éd. Gallimard, coll. « Folio histoire », Paris, 1996, 513 p p. 73-74
2. p. 478 & suivantes de Serge Berstein, Léon Blum, éd. Fayard, Paris, 2006, 835 p.
3. J Bouvier : « Un débat toujours ouvert. La politique économique du Front Populaire. Le Mouvement social, n°54, 1966
4. Id, p 533.
5. Voir les pages 178-184 que Daniel Guérin consacre à ce propos dans son Front populaire, révolution manquée, Paris Julliard, 1963, 325 p.