Gérard Lindeperg

 

Président de l’Association Jaurès dans la Loire

Vice-président de la Fondation Jean Jaurès

 

Conférence au Panthéon à Paris le 6 juillet 2014

Dans le cadre de l’exposition Jaurès

 

 

Avec Jaurès, nous sommes en présence d’une personnalité hors normes dont les facettes sont si multiples que l’historienne Madeleine Rebérioux a pu le qualifier « d’homme continent ».

 

Jaurès est un intellectuel : philosophe capable de rivaliser avec Bergson, écrivain (L’armée nouvelle) et même critique littéraire à ses heures (Le Liseur, dans La Dépêche ). C’est également un historien reconnu qui a écrit une histoire de la Révolution française que l’on lit encore aujourd’hui avec intérêt.

Jaurès est un journaliste qui a écrit des milliers d’articles (La Dépêche, La petite République, L’Humanité, La revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur…) et on oublie parfois qu’il a été élu local (maire-adjoint à Toulouse chargé de l’instruction publique).

Mais Jaurès est avant tout un politique. J’ai bien dit un politique, et non un politicien.

C’est un politique qui a une vision du devenir de l’humanité, de son organisation générale et des moyens à mettre en œuvre pour transformer la société.

 

Si Jaurès est un intellectuel, il n’a rien d’un théoricien en chambre. Chez lui, l’action suit toujours la réflexion. La vie de Jaurès est une vie de combats, dont le dernier lui sera fatal. C’est un militant qui se bat, qui n’hésite pas à mettre les mains dans le cambouis, qui prend des risques…y compris physiques quand la situation l’exige.

Il aurait pu faire une carrière paisible et confortable de professeur d’université. Il aurait pu choisir de devenir ministre comme Jules Ferry.

Mais, saisi par « l’épouvante sociale », il décide de prendre à cœur les promesses d’émancipation nées de la Révolution de 1789 : les principes de la Révolution sont vides de sens si l’injustice sociale perdure.

En 1889, alors qu’il n’a pas encore fait le choix socialiste, il écrit dans La Dépêche :

« La vérité est que la politique est un combat, le noble et l’éternel combat du droit contre le privilège, du juste contre l’injuste, de l’humanité contre l’oppression et le mal ».

 

Il n’est pas possible de parler de tous les combats de Jaurès dans un délai aussi court.

Combat pour la laïcité, combat pour l’éducation du peuple, combat pour le droit des travailleurs immigrés, combat pour la reconnaissance de la dignité des peuples colonisés, combat contre la répression des arméniens, combat pour l’abolition de la peine de mort… Jaurès est de tous les combats pour les droits de l’homme, la justice, la liberté mais aussi, contre le cynisme et la démagogie, pour la vérité qui conditionne la dignité du responsable politique.

Il faut donc faire un choix et j’essaierai d’illustrer cinq grands combats :

Pour la République, contre les monarchistes, les cléricaux, les boulangistes, les antidreyfusards,

Pour les ouvriers, contre un patronat de droit divin,

Pour l’unité  socialiste, contre le sectarisme et l’esprit de chapelle,

Pour une conception humaniste du socialisme, contre les guesdistes et les anarchistes,

Pour la paix, contre l’exacerbation des nationalismes.

 

 

 

POUR LA RÉPUBLIQUE

 

Jaurès est né sous le Second Empire en 1859 ; huit ans plus tôt, Louis-Napoléon Bonaparte avait étouffé les espérances républicaines nées en 1848 et il faudra que Jaurès atteigne sa vingtième année pour que la République soit vraiment installée. Pour autant, elle demeure fragile et il mène son premier combat pour la consolider en figurant sur la liste républicaine du Tarn en 1885 ; il a 25 ans et devient le plus jeune député de la Chambre.

Les forces antirépublicaines n’abdiquent pas et la République est sérieusement menacée à deux reprises avec le boulangisme entre 1889 et 1891 puis avec l’affaire Dreyfus dans les dernières années du siècle.

 

Le général Boulanger est populaire parce qu’il améliore la vie dans les casernes, parce qu’il disserte sur la solidarité entre le mineur et le soldat, parce qu’il dénonce avec des accents populistes les compromissions parlementaires. Il arrive même à séduire certains socialistes comme Paul Lafargue, le propre gendre de Marx. Mais Jaurès montre que Boulanger est soutenu par les monarchistes et les nationalistes. Derrière la critique du fonctionnement de la République, c’est la République elle-même qui est attaquée. Jaurès dénonce le « socialisme dévoyé » et fait prendre conscience à ceux qui ont pu être séduits que la République est menacée par la démagogie chauvine.

 

Jaurès s’engage en faveur de Dreyfus en un moment où la France, coupée en deux camps hostiles, peut basculer au bénéfice d’une coalition qui regroupe les monarchistes, les bonapartistes, les nationalistes et la grande majorité des catholiques. Après le « J’accuse » de Zola, Jaurès prend le relais en publiant Les Preuves qui trouvent un large écho. Pour mener ce combat républicain, Jaurès n’hésite pas à passer des alliances avec les Radicaux contre ceux qui, parmi les socialistes, refusent toute alliance avec un « parti bourgeois » ; ainsi contribue-t-il à faire prévaloir au deuxième tour « la discipline républicaine » qui sera appliquée de 1885 à nos jours.

 

Lorsque le député socialiste Millerand entre au gouvernement en 1899, il est traité de renégat par les guesdistes qui fustigent toute collaboration avec les représentants de la bourgeoisie. Jaurès apporte son soutien car le ministère Waldeck-Rousseau est un ministère de combat républicain qui constitue un rempart au moment de la crise née de l’Affaire Dreyfus. De 1890 à 1914, Jaurès défendra cette même ligne républicaine car il estime que la République facilite l’essor du socialisme et qu’elle prendra tout son sens lorsqu’elle deviendra la République sociale. Le socialisme naîtra de la conjonction du suffrage universel, du combat parlementaire et des luttes syndicales.

 

POUR LES OUVRIERS

 

Jaurès apporte son soutien aux ouvriers bien avant d’être socialiste. Dès 1886, il se rend à Saint-Etienne pour répondre à l’invitation de Michel Rondet, secrétaire du syndicat des mineurs. Il restera toute sa vie attaché aux mineurs et, dès 1887, à la tribune de la Chambre, il consacre sa première intervention à la création de délégués mineurs indépendants dont le rôle consistera à veiller à la sécurité dans la mine. En juillet 1890, lors d’une élection partielle pour le conseil municipal de Toulouse, il déclare vouloir « combattre pour les faibles contre les puissants, pour le peuple contre ceux qui l’oppriment, pour la justice sociale contre l’iniquité et contre l ‘injustice… ». Il n’est pas encore un socialiste partisan, mais déjà socialiste de cœur. La rencontre avec Guesde, suivie d’une réflexion personnelle nourrie par de nombreuses lectures, ainsi que les discussions avec Lucien Herr le conduisent vers le socialisme. Mais c’est le combat emblématique aux côtés des mineurs de Carmaux qui l’amène à l’engagement partisan.

 

Le mineur syndicaliste Jean Baptiste Calvignac est élu maire de Carmaux en mai 1892. Les notables locaux, le baron Reille et le marquis de Solages, considèrent cette élection comme un outrage. Bafouant le suffrage universel, ils trouvent un prétexte pour licencier le nouveau maire qui se retrouve sans ressources. La grève de solidarité éclate immédiatement, grève de la dignité ouvrière et du respect de la démocratie. Jaurès soutient les mineurs dès les premiers jours, multipliant meetings et articles dans les journaux qui contribuent à nationaliser le conflit. Face aux 1500 hommes de troupe envoyés sur place, Jaurès ne craint pas l’engagement physique pour éviter les violences. Après dix semaines de lutte, les mineurs obtiennent un arbitrage favorable du Président du Conseil Emile Loubet. Solages démissionne et Jaurès est choisi par les ouvriers pour défendre les couleurs du socialisme. Elu en février 1893, il devient le député de Carmaux et restera toujours fidèle à sa circonscription.

 

Le rayonnement de Jaurès devient national et les appels pour obtenir son soutien se multiplient dans de nombreuses villes de France. Ainsi à Rive-de-Gier en 1894, les verriers lui demandent son arbitrage à l’occasion d’une grève qui va durer dix mois et qui débouchera sur « une verrerie aux verriers ». L’année suivante, le député du Tarn connaîtra une situation similaire dans sa circonscription avec les verriers de Carmaux qui font face au lock-out d’un patron de choc, Eugène Rességuier, entraînant une grève de trois mois ponctuée de violentes charges de gendarmerie qui n’épargnent pas Jaurès. Il se dépense une nouvelle fois sans compter : à Carmaux, à Toulouse, à Paris où il interpelle le gouvernement. Grâce à son soutien et à des aides financières désintéressées, il peut inaugurer la coopérative ouvrière d’Albi le 25 octobre 1896. A cette date, nous sommes en pleine affaire Dreyfus et l’installation de la coopérative qui n’a pu se faire qu’à Albi mécontente une partie de la population de Carmaux. Après une campagne de dénigrement d’une grande violence, Jaurès est battu et Solages retrouve son siège de député.

 

Après ces conflits emblématiques, les déplacements de Jaurès se multiplient : citons au hasard Lille, Marseille, Narbonne, Fougères, Montceau-les-Mines, Roanne, Armentières…Le fait que Jaurès soit appelé par les ouvriers aux quatre coins de la France ne signifie pas qu’il se déplace pour souffler sur les braises et attiser les conflits. Bien au contraire, il prône l’arbitrage car il connaît le cortège de souffrances et de misère qui accompagne les luttes sociales qui s’enlisent ; c’est pourquoi il considère que « la grève est une arme tristement nécessaire ».

 

POUR DREYFUS ET UN SOCIALISME HUMANISTE

 

En 1894, Dreyfus est accusé de trahison et déporté à vie à l’Ile du Diable. Très vite le colonel Picquart, convaincu de son innocence, affirme que c’est un autre officier de l’état-major, Estherazy, qui a transmis des documents à l’ambassade d’Allemagne. Dreyfus a été accusé à tort parce qu’il était juif.

La défense s’organise progressivement autour de la famille de Dreyfus mais c’est l’article de Zola, « J’accuse », dans L’Aurore de Clemenceau qui touche le grand public le 13 janvier 1898. Dès lors, L’AFFAIRE éclate et la France se coupe en deux.

D’un côté, ceux qui mettent au-dessus de tout l’honneur de l’armée, l’intérêt supérieur de la patrie et la raison d’Etat ; de l’autre, ceux qui défendent la vérité, la justice et les libertés individuelles contre l’arbitraire des pouvoirs.

La droite nationaliste et cléricale se regroupe dans la Ligue de la patrie française tandis que la gauche fonde la Ligue des Droits de l’Homme.

 

Jaurès ne fait pas partie des premiers défenseurs et il s’engage plus tardivement que Péguy, Blum, Herr ou Clemenceau. Il écrit même que si un simple soldat s’était trouvé dans la même situation que l’officier, il aurait été condamné à mort. Il a de la peine à croire que le haut état-major ait pu fabriquer un faux pour faire accuser un innocent.

 

Mais dès qu’il est convaincu de l’innocence de Dreyfus, il se mobilise sans réserve malgré les réticences de ses électeurs ; à partir de mai 1897, victime d’une véritable chasse à l’homme, il est contraint de renoncer à tenir des réunions dans sa circonscription. Entre la protection de ses intérêts électoraux et la défense de la justice, Jaurès n’hésite pas. Les arguments qu’il rassemble dans une publication intitulée Les Preuves ont un fort retentissement. Après la condamnation de Zola et son exil en Angleterre, c’est Jaurès qui prend le relais et relance l’Affaire.

 

Sur sa route, le grand tribun ne trouve pas seulement la droite nationaliste et cléricale ; il lui faut également convaincre les socialistes en un moment où l’antisémitisme n’épargne pas le monde ouvrier qui associe fréquemment le nom des juifs aux grandes banques d’affaires. Par ailleurs, beaucoup comme Guesde considèrent que les socialistes n’ont pas à s’immiscer dans  une guerre civile bourgeoise ; selon eux, en défendant un officier bourgeois, le prolétariat se détourne de sa mission historique qui consiste à mobiliser son énergie dans la lutte des classes afin de préparer la révolution.

Jaurès leur répond que Dreyfus « est dépouillé par l’excès même du malheur de tout caractère de classe ; il n’est plus que l’humanité elle-même au plus haut degré de misère et de désespoir qui se puisse imaginer ». Et il ajoute à l’intention des guesdistes : « Nous pouvons, sans contredire nos principes, et sans manquer à la lutte des classes, écouter le cri de notre pitié ; nous pouvons, dans le combat révolutionnaire, garder les entrailles humaines ». Pour Jaurès, l’indifférence aurait été une trahison: « nous n’avons pas voulu de cette flétrissure sur l’aurore du prolétariat ».

 

L’engagement de Jaurès dans l’Affaire Dreyfus va donner pour longtemps au socialisme français sa dimension humaniste à travers la vision exigeante d’un engagement politique lié à l’éthique. Les marxistes ont en effet longtemps considéré que la défense des droits de l’homme était une hypocrisie de la bourgeoisie qui voulait se donner bonne conscience, une ruse pour conforter l’exploitation des prolétaires. Pour Jaurès, le but du socialisme est une humanité réconciliée avec elle-même. La lutte des classes ne doit pas dégénérer en haine des classes et Jaurès ne désespère pas d’une bourgeoisie qui a écrit la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

 

 

Etre socialiste, ce n’est pas seulement défendre les intérêts de la classe ouvrière, c’est contribuer à la régénération morale d’une société abîmée par l’argent et sans idéal.

A la question sociale qui n’est pas traitée par les Républicains, Jaurès ajoute la dimension des droits de l’homme. Comme l’écrit Vincent Duclert : « Avec l’affaire Dreyfus, Jaurès unit la République et le socialisme dans une même proclamation de la justice ».

 

POUR L’UNITÉ SOCIALISTE

 

A la fin du XIXe siècle, les socialistes français sont encore très divisés alors que leurs voisins anglais, allemands, belges qu’ils rencontrent dans les réunions de l’Internationale sont rassemblés dans une formation unique. Jaurès déplore l’esprit de chapelles qui oppose les socialistes entre eux à travers des « sectes » rivales. Sans le rassemblement, leur action est inefficace et leur voix inaudible. Parce qu’il n’y a qu’un prolétariat, il ne doit y avoir qu’un parti qui le représente et défend ses intérêts. C’est pourquoi Jaurès va consacrer beaucoup d’énergie à l’unification des socialistes français.

 

En 1882, le congrès de Saint-Etienne a cristallisé la division avec d’un côté le Parti Ouvrier de Jules Guesde qui se réclame de Marx et Engels, de l’autre une Fédération des Travailleurs Socialistes qui regroupe les anti guesdistes de tendances diverses.

Dix ans plus tard, on peut distinguer quatre partis regroupés autour de leur leader : Guesde (marxiste), Vaillant (ancien communard), tous deux révolutionnaires, Allemane (ouvrier proche des syndicats), Brousse (possibiliste), tous deux réformistes. A côté de ces quatre groupes structurés, il faut ajouter les « indépendants » avec les députés Jaurès, Briand, Viviani.

Il faudra encore attendre dix ans pour que s’opère une simplification du paysage  avec la création du Parti Socialiste de France de Guesde en 1901 et du Parti Socialiste Français de Jaurès en 1902. Les tensions restent vives entre les deux camps ; ainsi en février 1904, partisans de Guesde et partisans de Jaurès s’affrontent durement à l’occasion de l’inauguration de la Bourse du Travail de Saint-Etienne. On en vient aux mains et la police doit intervenir à l’extérieur et à l’intérieur de la salle de réunion pour ramener le calme.

Quelques mois plus tard, l’Internationale qui se réunit à Amsterdam du 14 au 20 août fait pression sur les Français en décidant de n’accepter qu’une délégation par pays à partir du prochain congrès. C’est une véritable injonction. Alors que la guerre russo-japonaise fait rage, les délégués Plekhanov et Katayama fraternisent à la tribune car « le socialisme c’est la paix » ; comment comprendre que les socialistes français continuent à s’épuiser dans leurs guérillas internes?

Les Français se réunissent donc à Paris, salle du Globe, les 23-24 avril, pour se rassembler dans la Section Française de l’Internationale Ouvrière, la SFIO. Toutefois, l’unification n’est pas complète : de fortes personnalités comme Briand, Millerand, Viviani restent à l’extérieur. Ils estiment en effet que les guesdistes, plus nombreux et mieux organisés, ont imposé à Jaurès une ligne politique dans laquelle ils ne se reconnaissent pas.

Guesde se fait le défenseur d’une rupture rapide avec l’ordre établi, violente si nécessaire, qui suppose un parti prolétarien discipliné. Il considère que l’alliance avec un parti bourgeois constitue une entrave à la Révolution.

Pour Jaurès, le socialisme se situe dans le prolongement de la République dont il est l’aboutissement. L’alliance avec les Radicaux est nécessaire chaque fois que la République est menacée. La transformation de la société capitaliste résultera de l’action conjointe des élus du suffrage universel au Parlement et de l’action syndicale sur le lieu de travail.

Jaurès va donc faire des concessions idéologiques car l’unité pour laquelle il s’est toujours battu est sa priorité. Pour autant, il ne renonce pas à ses idées : l’Humanité qu’il dirige lui permettra de continuer à les exprimer et ses déplacements dans les Fédérations faciliteront les débats avec les militants.

Il faudra moins de trois ans à Jaurès pour s’imposer comme le leader incontesté du parti en lui donnant la doctrine dont il était dépourvu : au congrès de Toulouse en 1908, la motion du Tarn sert de référence pour la motion de synthèse votée à l’unanimité. Jaurès articule l’objectif final, qui est l’anéantissement du capitalisme, avec l’amélioration de la condition ouvrière (rappelons que Guesde votera contre les retraites ouvrières en 1911). Chaque réforme obtenue constitue « le point d’appui de revendications plus étendues et de conquêtes plus hardies ». La synthèse jaurésienne permet le rassemblement de tous lorsqu’elle précise : « Parce que le parti socialiste est un parti essentiellement révolutionnaire, il est le parti le plus activement et le plus réellement réformiste ».

Cette synthèse qui aurait eu de la difficulté à résister à l’exercice du pouvoir permettra au parti de se développer dans l’opposition. En 1914, concurrencée dans le mouvement ouvrier par les 350 000 adhérents de la CGT, la SFIO ne compte que 76 000 adhérents ; mais le parti unifié connaît la reconnaissance électorale avec plus d’une centaine de députés qui ont rassemblé un million et demi de voix.

 

COMBAT POUR LA PAIX

 

Jaurès a toujours été préoccupé, voire obsédé par la question de la guerre. Il écrit dès le 7 mars 1895 une phrase qui sera largement reprise : « Toujours notre société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est en état d’apparent repos, porte en elle la guerre comme la nuée dormante porte l’orage ».

Les dix dernières années de sa vie sont principalement consacrées à son combat en faveur de la paix. La guerre russo-japonaise, le choc des appétits coloniaux des grandes puissances, l’exacerbation des tensions entre la France et l’Allemagne à propos du Maroc constituent les signes avant-coureurs d’un affrontement plus général qui risque, par le jeu des alliances, de conduire à la guerre.

Parce que leur objectif central est de transformer profondément la société, les socialistes ont surtout réfléchi aux contradictions du capitalisme et à l’urgence des réformes sociales alors que les questions militaires n’ont jamais fait l’objet d’analyses approfondies. A cet égard, Jaurès constitue une exception. Dès sa jeunesse, il est sensibilisé à ce dossier par ses deux oncles amiraux (son frère deviendra également amiral) ; lui-même travaille à la Chambre au sein de la commission de la Défense et entretient des contacts réguliers avec des officiers. Ce travail de réflexion va déboucher en 1911 sur la publication de L’Armée nouvelle, un grand livre foisonnant qui insère ses propositions militaires dans un ensemble plus vaste à travers sa critique du système capitaliste et sa vision de la société socialiste à construire. Jaurès veut réfléchir au-delà du slogan : « le socialisme, c’est la paix ». Il défend l’idée d’une diplomatie sincère et loyale, à l’inverse des régimes autoritaires qui prennent leurs décisions dans le secret des chancelleries.

 

Jaurès n’est pas antimilitariste. Il refuse une armée héritée de l’ancien régime qui a conservé l’esprit de caste et lui oppose une armée républicaine encadrée par des officiers formés dans l’université. A une « armée de caserne » belliciste, il oppose la mobilisation des citoyens organisés pour la défense du territoire. En s’opposant à la loi qui prolonge le service militaire à trois ans, Jaurès refuse d’engager la France dans une course à l’armement. Face au bellicisme revanchard qui s’exprime à propos de l’Alsace-Lorraine, Jaurès défend une solution pacifique qui consisterait à aider les Alsaciens-Lorrains à rechercher une autonomie pouvant prendre une forme républicaine. En toute occasion, il faut rechercher l’arbitrage international pour éviter la guerre.

 

Le combat contre la guerre n’empêche pas Jaurès d’être patriote. Il considère que, sur ce point, Marx et Engels se sont lourdement trompés et il moque leur célèbre phrase : « les prolétaires n’ont pas de patrie ». Parce que la patrie est un élément de progrès dans la civilisation, elle doit être défendue. Défendre la France, c’est défendre les valeurs attachées à la patrie depuis 1789 ; ainsi Jaurès s’inscrit dans la filiation des soldats de l’An II et de la Commune de Paris. Pour défendre à la fois la patrie et la paix, il faut faire une distinction entre la guerre d’agression et la guerre de défense nationale. Les socialistes ne refusent pas toute guerre et doivent se préparer à défendre leur territoire.

 

Le patriotisme de Jaurès n’est pas incompatible avec son internationalisme dans lequel il trouve un prolongement : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale, beaucoup de patriotisme y ramène». C’est pourquoi Jaurès est très actif dans le cadre de l’Internationale dont il va devenir l’un des leaders les plus influents. On le voit dans le roman Les cloches de Bâle, lorsque Louis Aragon évoque le célèbre discours du leader français contre la guerre ; la scène se passe en 1912 dans la cathédrale prêtée par le conseil de paroisse protestant de la ville car aucune autre salle n’aurait été assez vaste pour accueillir la foule des six mille personnes qui se pressent pour écouter le grand tribun.

Les socialistes doivent agir à deux niveaux : en faisant pression sur les gouvernements en faveur de l’arbitrage et en préparant la grève ouvrière, simultanément et internationalement organisée, dans les pays intéressés.

Les derniers espoirs de paix reposent sur l’Internationale et l’action de Jaurès qui lutte jusqu’à son dernier souffle. Ainsi à Vaise le 25 juillet, à Bruxelles le 29, avant de regagner Paris le lendemain 30 juillet pour une ultime démarche auprès du gouvernement français. Parce que Jaurès anticipe les horreurs que déclencherait une nouvelle guerre, il continue à espérer que les gouvernements reculeront au moment de basculer dans le drame.

Parce que Jaurès recherche une solution pacifique avec l’Allemagne, il est traité de traître. Les attaques sont d’une violence inouïe, à la Chambre des députés comme dans la presse. Les caricatures représentent « Herr Jaurès » avec un casque à pointe et il est explicitement menacé. Dans les années 1910, ses opposants passent de l’injure à la menace de mort. La droite nationaliste se déchaine avec Maurras et Barrès et des journalistes appellent au meurtre dans les semaines et les jours qui précèdent le 31 juillet. Jusqu’à Péguy, exalté par la « juste guerre », qui n’hésite pas à mêler sa voix aux prophètes de malheur dont les appels répétés à l’assassinat seront entendus par Raoul Vilain.

Tout se passe comme si, avec la mort de Jaurès, disparaissait le dernier rempart contre la guerre. Son assassinat le 31 juillet coïncide en effet avec la guerre et Marcel Sembat peut écrire dans L’Humanité du Ier août : « Jaurès s’en va, la guerre arrive ». Dans le même numéro, le journal annonce l’ordre de mobilisation générale de la France qui répond à l’invasion de la Belgique par l’armée allemande.

Anna de Noailles peut parler du « héros tué en avant des armées » tandis que « l’apôtre de la paix » devient « le martyr de la paix ».

 

ACTUALITE DE JAURÈS

 

Le monde de 2014 est très différent du monde de 1914.

De même, l’économie et la société françaises ont connu de profondes transformations en un siècle.

Et pourtant, la pensée de Jaurès demeure actuelle car, comme dans les années 1910, le monde d’aujourd’hui connaît une mutation qui bouleverse nos façons de penser et de faire de la politique.

Parce que la politique est en crise, les citoyens sont à la recherche de valeurs et de repères ; ils ont besoin de se référer à de grandes figures du récit national d’où émergent des hommes comme Blum, Mendès-France, De Gaulle et Jaurès. Au milieu d’un océan d’incertitudes, Jaurès apparaît à beaucoup comme une bouée à laquelle on peut s’accrocher. En un moment où les inégalités se creusent, cette vie de combats constitue un appel à l’engagement et au refus de toutes les formes de résignation.

 

 

Pour autant, il ne servirait à rien de faire de Jaurès une icône socialiste ou de le figer dans une statue à la gloire de la République. Il ne faut pas chercher de réponses toutes faites pour le monde d’aujourd’hui mais plutôt remettre à jour les questionnements du grand tribun et s’inspirer de sa conception de la politique, une conception fondée sur la morale et l’exigence de vérité. Dans son discours à la jeunesse au lycée d’Albi, Jaurès ramasse cette exigence dans une phrase lapidaire qui sera très souvent reprise : « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire », un choix politique à l’opposé du cynisme et de la démagogie qui caractérisent les politiciens.

 

Jaurès conduit une réflexion très large qui embrasse la complexité du monde, une complexité au sens où l’entend aujourd’hui Edgar Morin, et il cherche à faire la synthèse des tendances contradictoires qui structurent le champ social. Synthèse entre les libertés individuelles et les solidarités collectives, entre efficacité économique et justice sociale, entre nation et internationalisme…à travers une réflexion qui articule idéalisme et matérialisme.

 

De la même façon, Jaurès assume le réformisme du quotidien sans jamais perdre de vue l’idéal : « aller à l’idéal et comprendre le réel ». Il faut garder l’espérance révolutionnaire d’une société de justice mais agir par le moyen des réformes, par le gradualisme qui concilie mouvements sociaux et suffrage universel. Jaurès ne se contente pas de proclamer l’avènement d’une société idéale, il veut améliorer le sort concret des ouvriers et des paysans.

 

Mais être socialiste, ce n’est pas seulement défendre les intérêts de la classe ouvrière, c’est contribuer à la régénération morale d’une société abîmée par l’argent et sans idéal. Parce que le socialisme est lié à l’éthique, tous les moyens ne sont pas bons : « il faut que le socialisme soit supérieur à la société d’aujourd’hui non seulement par la supériorité du but qu’il propose, mais par la supériorité des moyens qu’il emploie contre la société elle-même » (discours à l’occasion de l’édification de la statue de Benoît Malon en 1913 à Paris). Ceux qui, comme Léon Blum, vont s’opposer au stalinisme et à la dictature du prolétariat chère à Lénine, se réclameront de la pensée de Jaurès.

Pour paraphraser Gilles Candar et Vincent Duclert qui viennent de publier la magistrale biographie de Jaurès chez Fayard, je dirai qu’en faisant de la justice, de la liberté et des droits de l’homme des valeurs absolues, Jaurès fait partie des précurseurs des philosophies antitotalitaires.

 

En un moment où les politiques doivent supporter la pression des réseaux sociaux via internet et les artifices de la communication qui privilégient l’instant sur la durée, Jaurès nous invite à prendre de la hauteur. C’est en prenant le recul de l’historien et du philosophe que le politique, parce qu’il verrait loin, pourrait agir juste et donner sens à l’action quotidienne. Notons que cette distance avec les choses s’accompagne chez Jaurès d’une grande proximité avec les êtres, notamment les plus humbles ; c’est pourquoi, après son assassinat, un véritable culte va se développer autour du « martyr de la paix » dans tout le monde ouvrier où Jaurès n’était pas seulement respecté et admiré mais également aimé.

 

Pour conclure d’un mot, je dirai que la vie de combats de Jaurès redonne à la politique tout son sens et toute sa dignité.