Journée d’étude sur le Front populaire – Saint Etienne 8 avril 2016

 

Les héritages du Front populaire

 

La perception du Front populaire varie selon les époques et les tendances politiques. Mais, « en dépit de sa brièveté, l’événement déborde sur une période beaucoup plus longue. L’expérience et les références accumulées au milieu des années Trente sont fondatrices dans la mesure où elles servent de références à toute la vie politique française ultérieure » écrit Serge Wolikow dans son ouvrage Le Front populaire en France, paru en 1996 (éditions Complexe).En effet, le Front populaire est porteur de valeurs, de symboles, mais aussi d’expériences, de réalisations qui trouvèrent un écho, un prolongement dans les décennies qui suivirent.

 

Le Front populaire donna bien sûr naissance à une « légende noire » que je rappelle brièvement. La Droite et le patronat répandirent dès la fin des années Trente l’idée que les mesures du Front populaire avaient aggravé les difficultés économiques de la France dans un contexte de crise. Vichy en fit le responsable de la défaite et le symbole de l’ « Anti-France » au pouvoir. C’est ce qu’illustre bien une la célèbre affiche dite «  des deux Maisons » diffusée en 1941 par l’État français : la première, surmontée d’un écriteau « France et compagnie » est en ruine et repose sur des fondations bancales sur lesquelles on lit notamment : « paresse », « démagogie », « communisme », « radicalisme », « parlement », « franc-maçonnerie » mais aussi « pastis » – le symbole des loisirs populaires…. Certains historiens comme Stéphane Courtois, insistent sur l’idée selon laquelle les intellectuels français qui ont soutenu le Front populaire, furent manipulés par le PCF qui les aurait embrigadés par le biais du thème de l’antifascisme pour servir les intérêts de l’URSS.

A Gauche, la perception et la référence au Front populaire ont évolué selon les périodes. Les idéaux du Front populaire reprennent vie avec la Résistance. Le 15 mars 1944, le Conseil national de la Résistance (fondé un an plus tôt le 27 mai 1943) publie son programme pour la France de l’après-guerre. L’objectif est de bâtir une  République sociale pour une « nation libre, socialement juste, économiquement forte ». Le titre du programme, Les Jours heureux, résonne comme un écho au Front populaire. A la Libération et sous la IVe République, le Front populaire demeure une référence bien vivante. Du reste, de nombreux acteurs du Front populaire sont toujours présents dans la vie politique : Blum, Daladier, Thorez, Duclos… Mais, ces références s’accompagnent de divisions et d’oppositions. En témoignent les élections législatives de 1956 : les partisans déclarés d’un nouveau « Front populaire » s’opposent aux défenseurs convaincus d’un Front « républicain ». Même constat en mai – juin 1958 lors du retour du général De Gaulle au pouvoir. Voici un témoignage de Louis Mermaz ¹ concernant l’UDSR dont il est alors membre et qui est dirigé par François Mitterrand.  Louis Mermaz reproduit la réaction de Mitterrand lorsqu’il apprend que la majorité de la fédération de la Seine a voté une motion de soutien au retour de De Gaulle au pouvoir : «    Que des camarades considèrent le retour du général de Gaulle au pouvoir souhaitable afin de rétablir l’unité de la nation relevait d’un choix politique, mais exprimer la volonté de ne pas se trouver associés à un Front populaire relevait à ses yeux d’une provocation insupportable :

  • Voilà qui semble authentifier la campagne de calomnie organisée contre moi, campagne venant d’Alger, et qui contribue à jeter le trouble dans les esprits des républicains.

Effectivement, les putschistes et leurs relais avaient (…) dressé le spectre d’un gouvernement de Front populaire qui déboucherait immanquablement sur une démocratie populaire. L’argument portait sur une large fraction des députés et de l’opinion publique. ² Même ceux qui étaient les plus déterminés à s’opposer à la rébellion n’avaient de cesse de se défendre contre l’idée d’une alliance avec les communistes et avec la CGT. » Le contexte de la Guerre froide pèse alors fortement sur la manière d’envisager une nouvelle alliance avec les communistes et la référence au Front populaire est associée au risque d’aboutir à la création d’une démocratie populaire…

En 1972, les temps ont changé et cette année-là est signé le programme commun de gouvernement d’union de la Gauche entre le PS, le PCF et les Radicaux de gauche, avec le soutien de nombreuses organisations syndicales et associatives. La référence au Front populaire est assumée. Comme en 1981 avec la victoire de la Gauche. C’est ce qu’illustre l’extrait suivant du discours d’investiture de François Mitterrand le 21 mai 1981 : « (…) Je parle, fidèle à l’enseignement de Jaurès, alors que, troisième étape d’un long cheminement, après le Front populaire et la Libération, la majorité politique des Français démocratiquement exprimée vient de s’identifier à sa majorité sociale. »

Mais la « parenthèse » annoncée par Pierre Mauroy en mars 1983 (le « tournant de la rigueur ») fait écho à la « pause » dans les réformes décidée par Blum le 13 février 1937. Et sont alors développés les thèmes de la brièveté de la mise en place d’une politique de gauche, d’une forme de fatalité, mais aussi le thème de la « trahison » de la Gauche au pouvoir… De plus, le cinquantenaire du Front populaire en 1986 intervient au moment de la défaite de la Gauche aux élections législatives qui aboutissent à la première cohabitation. Cette année-là, la commémoration s’attache surtout aux aspects sociaux et culturels du Front populaire.

A partir du milieu des années 1980, la place du Front populaire dans la mémoire collective et dans les références politiques diminue. Cela est en partie dû à l’éloignement dans le temps et la disparition des témoins. Mais la transformation de la société est aussi un important facteur d’explication avec la fin de la société industrielle de type fordiste et la disparition des secteurs industriels qui ont porté le mythe ouvrier (mines, sidérurgie). On peut relever que François Hollande n’a fait aucune allusion au Front populaire depuis son élection en 2012 : par exemple, ni dans son discours d’investiture le 15 mai 2012, ni lors de la cérémonie au Panthéon le 27 mai 2015 : de Jean Zay, il ne retient que la figure du prisonnier résistant exécuté par la Milice, alors que Jean Zay fut un grand Ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts durant le Front populaire et que c’est AUSSI parce qu’il symbolisait la politique et les valeurs du Front populaire qu’il fut la victime du régime de Vichy.

Au-delà des références politiques, quel fut l’héritage du Front populaire ? Quels furent ses prolongements ?

Il y a bien sûr les « conquêtes sociales » (notion créée sous le Front populaire, d’ailleurs), amplifiées jusqu’à la fin des années 1990 : les congés payés allongés en 1956, 1968, 1982 ; la réduction du temps de travail (avec les 39 heures en 1982, les 35 heures en 1998 et 2000), l’émancipation des travailleurs, le droit aux loisirs, à la culture et à la dignité étant des arguments que l’on retrouve comme autant de constantes. Autre conquête sociale : les droits des salariés dans l’entreprise : le Front populaire crée les conventions collectives, affirme la reconnaissance du droit syndical ; à la Libération sont institués les comités d’entreprise et en 1982, les lois Auroux étendent les droits des salariés dans l’entreprise.

Aujourd’hui, c’est peut-être dans le domaine de l’Éducation et de la Culture que l’héritage semble le plus pérenne. Allongement de la scolarité obligatoire (de 13 à 14 ans sous le Front populaire, puis de 14 à 16 ans en 1959), volonté de démocratisation de l’enseignement secondaire et supérieur, mise en œuvre de nouveautés pédagogiques impulsée par Jean Zay (comme les « études dirigées » et l’orientation individuelle des élèves) reprise et amplifiée ensuite. Dans le domaine scientifique, la réorganisation de la recherche française aboutit notamment en 1939 à la création du CNRS. Quant au domaine culturel, on peut faire un inventaire à la Prévert : décentralisation théâtrale, développement des bibliothèques publiques, projet de loi sur les droits d’auteur initié par Jean Zay qui trouve sa concrétisation en 1957, projet de loi sur la création cinématographique qui trouve sa résonnance avec la fondation du CNC ( Centre National du Cinéma) en 1946, ou le festival de Cannes dont la première édition aurait dû avoir lieu en septembre 1939. Enfin, signalons que la culture de la fête si emblématique du Front populaire connut bien des prolongements, avec bien sûr, en particulier, la fête de la Musique créée par Jacques Lang en 1982. L’œuvre de Jean Zay mérite assurément de ne pas être oubliée…

 

Catherine MOULIN, professeur agrégée d’Histoire.

Notes:

– 1.Louis Mermaz : Il faut que je vous dise, éditions Odile Jacob (2013), p 129

– 2.Phrases soulignées par moi.