Les prémices stéphanoises du Front Populaire :
la gauche et les électionsmunicipales de 1935

Lors des élections municipales des 5 et 12 mai 1935, Saint-Étienne désigne une municipalité composée de 14 communistes, 4 socialistes et 18 républicains socialistes. C’est la plus grande ville française à choisir, une équipe qualifiée de « Front Populaire », un an avant 1936. Le Front Populaire a été un moment fort de l’histoire ouvrière et Saint-Étienne était alors une ville ouvrière de première importance : cette victoire électorale semble donc dans l’ordre naturel des choses ! Pourtant l’analyse montre qu’il n’est pas aussi évident qu’on pourrait l’imaginer.

La gauche stéphanoise de 1919 à 1935 : une histoire particulière

Une ville républicaine, une gauche divisée

Saint-Étienne est une ville de gauche. Dès 1851, elle est une des rares villes de France à s’être constamment opposée à Napoléon III. En 1870, les ¾ de ses électeurs votent Non au plébiscite proposé par l’empereur. C’est dire que sa tradition de gauche est d’abord une tradition républicaine. Par contre la ville a manifesté à plusieurs reprises son aversion pour le socialisme français, tel qu’il se constitue à la fin du XIXe siècle, c’est-à-dire dans sa version guesdiste.
Lorsque finalement un maire « socialiste » est élu – Jules Ledin, en mai 1900 – il appartient à cette tendance particulière dite du socialisme indépendant. Quand en 1905 est créé le Parti socialiste unifié (SFIO), la majorité des socialistes stéphanois refuse d’entrer dans l’organisation et préfère se retrouver – sous la houlette d’Aristide Briand et de Jules Ledin – dans une Fédération socialiste indépendante de la Loire.
Lors du congrès de Tours (décembre 1920), la petite fédération de la Loire du Parti socialiste unifié (SFIO) adhère toute entière aux thèses de la III° Internationale et devient fédération du Parti communiste français (SFIC). Cette division pèse sur les débuts de la carrière municipale de l’homme qui domina la vie politique stéphanoise dans l’entre deux guerres : Louis Soulié.

Les municipalités Soulié

Louis Soulié est élu maire en novembre 1919, à la tête d’une municipalité d’union des gauches, grâce à l’appui d’Antoine Durafour, député, président du Conseil général et patron du Parti radical dans la Loire. Les deux hommes se sont partagés les rôles et ont créé une structure chargée de faire respecter la “discipline républicaine” : le Bloc Républicain Socialiste. Leur alliance perdure, permettant à Soulié d’être réélu en 1925 et en 1929 jusqu’à ce que les ambitions d’Antoine Durafour le conduisent à instrumentaliser une petite affaire industrialo immobilière, montée en épingle pour provoquer la révocation de Louis Soulié. À la faveur d’une élection exceptionnelle (juillet 1930), Antoine Durafour devient maire.

1935 : revanche de Soulié ou victoire du Front populaire ?

L’économie stéphanoise qui a profité de l’effort de guerre connaît une période plutôt morose dans les années 1920, avant d’être frappée par les retombées de la crise internationale au début de la décennie 1930. Les chiffres officiels des chômeurs (environ 5 000 pour la ville) sous-estiment nettement le problème. Le chômage partiel, qui ne donne droit à aucune indemnité, n’est pas pris en compte alors que dans plusieurs secteurs (textile, cycle) la durée effective de la semaine de travail est tombée en dessous de 30h, pour 48h en temps normal. Le chômage des femmes, premières à être licenciées, n’est même pas évoqué. Quant aux chômeurs indemnisés par les secours municipaux – comme au Chambon-Feugerolles – ils connaissent une sérieuse baisse de revenus. Dans les mines les révocations pleuvent au moindre prétexte – retard, absence – et les travailleurs étrangers (Polonais notamment) sont renvoyés dans leurs pays, sans autre forme de procès. Cette situation est l’occasion pour la CGT Unitaire et le Parti communiste d’approfondir leur travail d’implantation dans les entreprises et de gagner en influence. Avec les menaces de coup de force que font peser les menées des ligues d’extrême droite le PCF connaît à partir des scrutins cantonaux d’octobre 1934 une réelle progression et se rapproche de Louis Soulié.
Dans le même temps, depuis la mort soudaine d’Antoine Durafour (avril 1932) les radicaux, privés de leur chef charismatique glissent de plus en plus, par anticommunisme, vers la droite. Louis Soulié tient l’occasion de sa revanche. Il saisit dans le mouvement qui conduit au Front Populaire l’opportunité de nouer une alliance inédite. Bien que le premier tour des élections municipales de 1935 traduise le recul de son audience, un effondrement de la SFIO et une poussée du PCF, la liste de Soulié arrive néanmoins en tête de la gauche. Parvenant à rassembler les deux frères ennemis au nom de l’antifascisme, Soulié l’emporte de justesse au second tour sur la liste Limousin.
La composante centre gauche emmenée par Louis Soulié obtient la majorité simple du Conseil (18 élus sur 36). Tandis que les communistes représentent une forte minorité (14 élus) et reçoivent le poste de 1er adjoint (Barthélémy Ramier), les socialistes sont réduits à la portion congrue (4 élus).

 

FP à Sainté-1

 

FP à Sainté-2

 Le Conseil municipal élu le 12 mai 1935 et ses composantes
(photographie parue dans la Tribune Républicaine le 19 mai 1935

Louis Soulié, républicain socialiste, tête de la liste USDR au 1er tour, maire.

 Composantes
partisanes
 Union socialiste démocratique
républicaine
Parti communiste
français, SFIC
Parti socialiste,
SFIO
Adjoints Clovis Teissier
Joseph Mossé
Jean Houlgatte
Nicolas Chirat
René Petit
Mathieu Bory
Barthélémy Ramier 1er adjoint
Régis Tauleigne
Marcel Thibaud
Albert Dolmazon
Gaston Chopin dit Fabry
Ferdinand Faure, 2nd adjoint
Conseilles
municipaux
Jacques Le Griel
Claudius Royer
Joseph Dussol
Jean Emonet
Charles Lebraly
Benoît Ducoin
Jean Cuisinier
Jean Fayet
Henri Coillet
Jacques Delage
Claude Guillin
Claudius Delorme
Paul Richard
Jean Roméas
Pierre Rouchouse
Marcel Berne
Louis Ollier
Claudius Boyer
Paul Durutin
Louis Haon
Vital Descos
Pierre Dubouchet
Jean Robert

 

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La municipalité du Front populaire au travail

Une municipalité au service de la classe ouvrière

Louis Soulié a toujours proclamé sa volonté d’oeuvrer pour la réalisation d’une république sociale et de travailler pour le bien être de la classe ouvrière. La présence d’une importante fraction communiste dans le conseil a sans doute renforcé cette option. Toutefois on ne peut que constater – en raison de la maigreur de la trésorerie municipale, témoignage d’une certaine pauvreté de la ville ?
– que les réalisations demeurent modestes et peu novatrices.
• Édification de lavoirs municipaux et de bains douches, amélioration de la voirie dans les quartiers ouvriers de Solaure et du Soleil.
• Une vision de l’urbanisme inspirée des expériences engagées dans les municipalités communistes de la “ceinture rouge” de la banlieue parisienne. On peut avoir un bon exemple avec le square Raspail dans le quartier de Beaubrun Tardy, resté en l’état.
• Dans le domaine du logement, quelques immeubles ouvriers sont édifiés dans les quartiers de Solaure et du Bardot.

Le voyage à Moscou d’une délégation municipale.

En octobre 1935, le maire, accompagné d’une délégation de son Conseil (Ferdinand Faure, Barthélémy Ramier, Joseph Mossé, entreprend un voyage de 3 semaines qui le conduit en train jusqu’à Moscou à l’invitation du soviet de la ville. Le programme est imposant et sans doute éprouvant pour certains conseillers déjà âgés. La Tribune républicaine, journal de Soulié rend compte de ce périple par des articles quotidiens du 18 octobre au début de novembre. Mais le périple suscite aussi une intense polémique orchestrée par le quotidien catholique conservateur Le Mémorial.

Des tensions sourdes et des divisions qui grandissent

• À l’automne 1935, le Conseil est agité d’un débat autour de l’attribution d’une subvention au syndicat chrétien du textile (RDCM, 1935, p 186-189). Le maire et ses adjoints communistes, favorables, s’opposent aux 4 élus socialistes.
• Le Conseil adopte de nombreux voeux à teneur politique, souvent proposés par les élus communistes. Le 20 juin 1935 : « pour la dissolution des ligues paramilitaires », « pour l’acquittement de Raymond Guyot, membre de la Fédération des JC », « pour l’adhésion de la Municipalité au Front Populaire des mineurs ». Le 4 octobre : « Contre l’agression
italienne en Ethiopie ».
• Les conflits sociaux sont aussi des occasions d’affrontements comme lors de la grève de 100 jours chez Mimard (automne 1937) ou de la grève du 30 novembre 1938.

À l’annonce du pacte germano-soviétique, le 23 août 1939, le Conseil se déchire. Le 31 août, le maire, très malade, préside sa dernière séance. Il fait part de son amertume, retire leurs délégations aux adjoints communistes, constate le déchirement de la majorité et demande à la petite fraction SFIO de le soutenir. Après sa mort, le 8 septembre, c’est Ferdinand Faure, qui le remplace, assumant la fonction jusqu’en octobre 1940, où Vichy révoque les survivants de l’équipe municipale élue en 1935.

Les élections législatives de 1936 : une défaite surprenante ?

Dans la foulée de la victoire de 1935 et au constat de la dynamique qui porte le Rassemblement populaire à l’échelle nationale on aurait pu attendre une nouvelle progression lors du scrutin législatif d’avril mai 1936 qui conduit à l’élection de la chambre du Front populaire. Or s’il y a bien une poussée au premier tour, elle est surtout le fait des candidats communistes. À Saint-Étienne, le secrétaire fédéral, Barthélémy Ramier et le secrétaire de l’Union départementale des syndicats ouvriers CGT Marcel Thibaud, arrivés en tête des candidats de gauche sont tous les deux battus au scrutin de ballotage. L’analyse des résultats montre qu’une partie de l’électorat de centre gauche (radicaux et républicains socialistes) voire de l’électorat de la SFIO a préféré voter pour les candidats de la droite.

Ainsi dès 1936, une fraction de l’opinion publique stéphanoise manifeste une méfiance vis-à-vis de l’alliance de Front populaire jugée prisonnière des communistes. Ces résultats anticipent sur l’évolution nationale du Front Populaire et traduisent les difficultés internes de cette alliance qui malgré l’élan unitaire de la base n’était pas dépourvue d’ambigüités.

Jean-Michel Steiner, le 9 avril 2016