Conférence de

Claude LATTA & Jean-Michel STEINER,

Précieux, le 15 novembre 2014

 

 MOUVEMENT OUVRIER ET MOUVEMENT PACIFISTE FACE À LA GUERRE

(1900-1914)

 

Le 31 juillet 1914, à 21 h 40 Jean Jaurès est assassiné au café du Croissant, rue Montmartre, à deux pas deux pas du siège de son journal, L’Humanité. Raoul Villain, un militant d’extrême-droite a tiré deux coups de feu sur le tribun socialiste : une balle atteint Jaurès à la tête, l’autre se fiche dans une boiserie. Jaurès s’effondre, mortellement atteint. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre : « Ils ont tué Jaurès ! ». Jaurès semblait le seul à pouvoir sauver la paix. La mort de Jaurès annonce la déclaration de guerre.

A travers la grande figure de Jaurès se pose le problème de l’action du mouvement ouvrier et du mouvement socialiste en faveur de la paix. Nous vous proposons d’abord une étude de Jean-Michel Steiner sur la lutte du mouvement ouvrier, puis nous présenterons nous-mêmes l’action du mouvement socialiste alors que progressivement, entre 1905 et 1914, l’orage menace et que la guerre a failli plusieurs éclater avant 1914.

 

1ère partie : Le mouvement ouvrier face à la guerre (1900-1914)

 

Faire entrer un pays en guerre lorsque le principe de la conscription est en vigueur suppose acquis le consentement de la population. Si en 1914 la France demeurait un pays majoritairement rural et agricole, la densité industrielle s’était néanmoins fortement accrue depuis 1870-71. Aussi le bon fonctionnement de l’industrie et l’implication des ouvriers étaient-ils devenus des enjeux décisifs pour tout effort de guerre éventuel et l’attitude du monde ouvrier en cas de menace extérieure un sujet d’inquiétude pour le pouvoir. Étroitement surveillé par la police depuis le début du siècle l’antimilitarisme qui s’exprimait à l’intérieur du mouvement ouvrier allait-il atteindre l’objectif que certains de ses chantres affichèrent pendant une décennie : empêcher la mobilisation par une grève générale ?

Quand on pense aux acteurs de l’antimilitarisme dans les années qui précédèrent la Grande guerre, on y mêle CGT, Parti socialiste, mouvement anarchiste. Même si les interpénétrations entre ces trois composantes étaient alors bien réelles, à tel point d’être associées dans une brochure interne rédigée à la fin de 1912 par la Sûreté générale, les réalités étaient plus complexes. Il faut mesurer le rôle de chacun avant d’évaluer l’impact. C’est pourquoi cette étude portera sur les analyses que les composantes du mouvement ouvrier français faisaient du rôle, jugé “néfaste”, de l’armée dans la société française, elle proposera un panorama des moyens mis en œuvre pour inciter les militants à s’opposer aux risques de guerre avant d’évaluer ses résultats dans le contexte de l’été 1914.

1- L’armée, la guerre et les courants du mouvement ouvrier français

Depuis les années 1890, le mouvement ouvrier s’affirmait en s’émancipant du mouvement républicain. Antibourgeois pour des raisons sociales et économiques faciles à comprendre il tendait aussi, dans une certaine mesure, à devenir antipatriote. Ainsi une des nombreuses brochures publiées avant 1914 affirmait-elle : « Pourquoi irions-nous défendre la Patrie quand elle est un obstacle à notre émancipation » ? Mais c’est surtout l’attitude antimilitariste qui dominait, même si la police liait presque toujours antimilitarisme et antipatriotisme. Pour échapper à cette simplification, moyen commode d’effrayer l’honnête père de famille et de pousser les pouvoirs publics à la répression, on distinguera, dans une classification sans doute un peu formelle, l’antimilitarisme de la CGT, l’antipatriotisme des anarchistes et le pacifisme du parti socialiste.

 

 

a- L’antimilitarisme, dimension intrinsèque du syndicalisme français ?

« L’antimilitarisme fut par excellence le domaine de la Confédération générale du Travail » écrit JJ Becker. La CGT, créée en 1895, était encore bien jeune au tournant du siècle et cohabitait toujours avec une structure plus ancienne, celle des Bourses du travail. C’est dans ces organismes, nés sur le plan local, bassin industriel par bassin industriel, où les militants de toutes tendances se côtoyaient quotidiennement, que l’antimilitarisme a d’abord prospéré, au fil de la répression des mouvements sociaux. Avant d’être pensé théoriquement l’antimilitarisme fut une réaction de type épidermique, née aussi de l’expérience des casernes, transmise par les plus anciens aux plus jeunes.

Si les Bourses commencèrent par se structurer dans une Fédération nationale (congrès de Saint-Étienne, 1892), cette dernière fusionna au début des années 1910 avec la CGT. En 1910, bien que majoritaire dans les motions, l’antimilitarisme était loin de faire l’unanimité. On peut mesurer la progression du courant antimilitariste interne à la CGT lors des votes des motions « contre la guerre » dans les congrès de l’avant guerre.

 

Document 1 : Votes des motions antimilitaristes dans 3 congrès de la CGT

 

Contre & abstentions % pour %
Amiens 1906 354 42% 488 58%
Marseille 1908 681 38% 421 62%
Toulouse 1910 307 30,5% 900 69,5%

 

Notons que ces résultats illustrent aussi l’existence d’une « résistance », opposée par les bulletins « hostiles » ou « blancs ». Mais incontestablement l’antimilitarisme a progressé depuis la motion qu’ Yvetot[1] fait voter au Congrès d’Amiens (1906) par 488 mandats contre 310 et 44 blancs :

« Le congrès affirme que la propagande antimilitariste et ANTIPATRIOTIQUE doit devenir toujours plus intense et toujours plus audacieuse. Dans chaque grève l’armée est pour le patronat ; dans chaque conflit européen la classe ouvrière est dupe et sacrifiée au profit de la classe patronale, parasitaire et bourgeoise. C’est pourquoi le congrès approuve toute action de propagande ANTIMILITARISTE et ANTIPATRIOTIQUE qui peut seule compromettre la situation des arrivés et des arrivistes de toutes classes et de toutes écoles politiques ».

Deux années plus tard, au congrès de Marseille, la discussion prit une place encore plus importante et la tendance à développer une propagande antimilitariste renforcée dans l’ordre du jour final, adopté par 661 voix contre 421, en particulier dans sa conclusion :

« Le congrès déclare qu’il faut, au point de vue international, faire l’instruction des travailleurs, afin qu’en cas de guerre entre puissances, les travailleurs répondent à la déclaration de guerre par une déclaration de grève générale révolutionnaire. »

L’antimilitarisme de la CGT était surtout alimentée par la méfiance que pouvait susciter chez les ouvriers l’armée comme instrument de répression des grèves. Il fut certainement ravivé chez des militants syndicalistes sincèrement républicains par les signes inquiétants que donna l’institution au moment de l’affaire Dreyfus. La dimension antipatriotique que l’on aperçoit au détour de certaine motion s’explique par la conviction que le patriotisme était instrumentalisé par le patronat pour détourner les ouvriers de leur vrai combat : l’anticapitalisme.

b- l’antipatriotisme du courant anarchiste

L’antimilitarisme de certains dirigeants syndicalistes était influencé par l’anarchisme, un courant que depuis les attentats des années 1892-1894 la police redoutait et pourchassait. Voici, publié en 1910, un bon exemple des actions programmées par les anarchistes :

« Dès le signal de la mobilisation, il faut :

1° Saboter immédiatement et complètement le réseau de l’Est (voies ferrées, fils télégraphiques et téléphoniques, matériel roulant), détruire par la dynamite les viaducs, tunnels, réserves de charbon, quais d’embarquement militaire ;

2° saboter les autres réseaux partout où ce sera possible ;

3° arrêter immédiatement les préfets, sous-préfets, maires, commissaires de police, magistrat … les mettre dans l’impossibilité de nuire et en faire des otages ;

4° procéder immédiatement à des expériences sur la terrasse de la Bellevilloise pour voir s‘il ne serait pas possible de capter ou de brouiller les communications sans fil lancées par la Tour Eiffel »

Le programme anarchiste se particularise par la précision des objectifs désignés et la volonté d’entreprendre un sabotage d’ampleur des institutions du pays. Les événements des Balkans, ravivant la crainte de la guerre européenne, firent franchir à Louis Lecoin[2] une nouvelle étape :

« Voici la solution pratique pour le cas d’une mobilisation. Au premier jour, une dizaine de camarades conscients comme il s’en trouve certainement dans chaque régiment, sortent en ville porteurs d’un pli quelconque à l’adresse d’un officier supérieur ou d’un général. Lorsque le camarade est en présence de ce dernier, il agit et agir, c’est supprimer l’officier. »

Même si la propagande anarchiste semblait s’atténuer au début de 1914, la police veille.

c- le pacifisme du Parti socialiste

« Laissant l’antipatriotisme à la CGT, le Parti socialiste était profondément pacifiste » (J-J Becker). Le PSU-SFIO était alors une force montante comme le prouvent ses résultats électoraux (scrutin d’avril 1914) ; la diffusion de ses journaux, la croissance du nombre de ses adhérents.

 

Document 2 : La croissance des effectifs du Parti socialiste unifié – Section Française de l’Internationale Ouvrière

 

Congrès Lieu Paris Nancy Saint-Étienne Saint-Quentin Brest Paris
année 1905 1907 1909 1911 1913 Juillet 1914
Adhérents 34 800 48 237 51 692 63 358 68 864 90 725

 

Avant l’Unité, les différents partis socialistes (Allemanistes, Blanquistes, Guesdistes et Broussistes), étaient absorbés par leurs querelles intestines et obsédés par l’objectif d’assurer leur influence sur le monde ouvrier par l’éducation économique et politique grâce aux groupements syndicaux et coopératifs. La répression des grèves puis l’affaire Dreyfus ont favorisé l’infiltration dans les organisations socialistes des théories propagées par les anarchistes tandis que les progrès de la CGT dans la classe ouvrière poussaient les socialistes de ne « pas rester en arrière » et à adopter cette tactique qui rencontrait un certain succès auprès des travailleurs.

Peu de temps après la réalisation de l’Unité (1905) on commença à en débattre au sein du nouveau parti PSU-SFIO tandis que le contexte international – la guerre russo-japonaise en 1904-1905, le conflit marocain en 1906 – avivait la prise de conscience. La question fut posée officiellement au congrès de Limoges (novembre 1906) quand Gustave Hervé[3], délégué de la Fédération de l’Yonne, présenta la motion suivante :

« Le congrès, considérant que peu importe aux prolétaires l’étiquette nationale et gouvernementale qui les exploitent, que l’intérêt de classe des travailleurs est sans diversion possible la lutte contre le capitalisme international, répudie le patriotisme bourgeois gouvernemental qui affirme mensongèrement l’existence d’une communauté d’intérêt entre tous les habitants d’un même pays ; affirme que le devoir des socialistes de tous pays est de ne se battre que pour instituer le régime collectiviste ou communiste ou le défendre lorsqu’ils auront réussir à l’établir ; et en présence des incidents diplomatiques qui, de divers côtés, menacent de troubler la paix européenne, invite tous les citoyens à répondre à toute déclaration de guerre, de quelque côté qu’elle vienne, par la grève militaire ou l’insurrection. »

À l’intérieur du parti, la polémique faisait rage entre les partisans d’Hervé d’une part, Guesde et Jaurès de l’autre. Hervé exaspérait[4]. Toutefois Jaurès et Vaillant, tout en réprouvant ses théories qu’ils qualifiaient d’incohérentes et contradictoires, s’opposèrent à l’exclusion demandée par les Guesdistes. À partir de 1910 Hervé infléchit de sa position. Ainsi en octobre il écrivait :

« On n’a jamais fait une révolution contre l’armée. La révolution avec le concours de l’armée est d’autant plus facile quand le Parti Révolutionnaire a avec lui une partie au moins des officiers. Voilà la leçon qui se dégage de la révolution portugaise et de la révolution turque. »

L’échec de la tentative de transformer en mouvement révolutionnaire la grève des chemins de fer d’octobre 1910 et surtout l’échec de la grève contre la guerre du 16 décembre 1912 accentuèrent l’essoufflement du courant hervéiste dont influence commença à diminuer au sein de la SFIO. Si en 1914 la sensibilité antimilitariste demeurait réelle dans le Parti socialiste, on ne peut parler d’antipatriotisme. Il s’agit plutôt d’une critique de l’Armée comme institution « réactionnaire », critique nourrie par l’ouvrage de Jaurès : L’armée nouvelle.

2- Les formes de l’antimilitarisme et son écho dans la classe ouvrière

Dans le monde ouvrier français de ces années qui précédèrent la Grande guerre l’antimilitarisme se manifestait par des actions très diverses où se mêlaient réactions individuelles et tentatives d’organiser des mobilisations collectives

a- Les actions visant à entraver le fonctionnement normal de l’institution militaire

Elles sont multiples allant du refus du tirage au sort (« devrions-nous nous courber et aller tirer le numéro qui doit nous enrégimenter et nous compter parmi les défenseurs de notre plus redoutable ennemi : le Capital ? »[5]) à la provocation à la désertion, en passant par des manifestations lors des conseils de révision. Les théoriciens de l’antimilitarisme y voyaient autant de signe de l’hostilité profonde des ouvriers à l’égard de l’institution militaire et supposaient qu’elles s’amplifieraient lors d’une éventuelle mobilisation pour aller jusqu’à la « neutralisation » des officiers dans les casernes, des manifestations populaires dans les rues, et la grève générale

On doit ici distinguer les réactions spontanées, individuelles (refus de tirer au sort) ou de groupes d’ouvriers qui se connaissent bien (rappelons que les conseils de révision sont organisés à l’échelle des chefs lieux de cantons) qui furent bien réelles et les projets de sabotage de la mobilisation et d’élimination des officiers, qui demeurèrent à l’état d’hypothèses théoriques tout en étant exploitées par la police pour effrayer les pouvoirs.

b- Les actions visant à dénoncer l’armée comme un instrument de soumission

Ce versant de l’antimilitarisme et d’autant plus intéressant qu’il s’adresse au « ressenti » des anciens conscrits, aux craintes des futures recrues et conduit à créer dans les esprits des ouvriers un parallélisme entre casernes et usines notamment sur le plan de la discipline et de la souffrance physique.

  • La forme la plus populaire a été la dénonciation des bagnes disciplinaires de l’armée dont le plus connu était celui de Biribi. En février 1900, 200 personnes (selon la police) se réunirent au cercle de la jeunesse socialiste (36 rue du Grand Gonnet) à l’appel de la Ligue féministe antimilitariste révolutionnaire de Saint-Étienne. Les nombreuses brochures consacrées à cette question, mais aussi le manuel du soldat, insistaient en particulier sur les tortures infligées aux bagnards
  • Autre aspect, la dénonciation des expéditions coloniales [6]
  • Moins connue, la dénonciation de l’armée comme espace de contamination biologique de la classe ouvrière
  • Les manifestations de réprobation contre le traitement imposé aux hommes de troupe par les officiers supérieurs ne manquaient pas[7]. Ainsi, le 20 septembre 1901 fut publié un appel à la population stéphanoise contre « le colonel marquis d’Aubigny, commandant du 38° régiment d’infanterie, qui a agi pendant les manœuvres d’une façon anti-humaine », appel qui demandait aux habitants de venir « affirmer leur indignation » contre l’officier et « acclamer » les troupes, « hommes de cœur et d’énergie » qui « à ces actes féroces ont répondu par une immense levée de crosses en l’air. » La manifestation annoncée a soulevé de grandes craintes dans la hiérarchie militaire qui alerte le préfet et toutes les forces de police … en pure perte.

c- Les actions au sein de l’armée

Non sans quelques contradictions avec les autres types d’interventions antimilitaristes, ces actions proposaient aux conscrits d’occuper les postes de sous officiers, ceux qui ont de plus d’influence sur les hommes de troupe (dans la perspective d’un noyautage ?), aux syndiqués d’apporter une aide matérielle au jeune soldat pour qu’il conserve un esprit de classe et n’oublie pas que sous l’uniforme il reste un travailleur. C’est l’œuvre dite du « Sou du soldat »

Très importante pour entretenir un esprit antimilitariste fut la diffusion du « manuel du soldat ».

d- Les actions de propagande

Elles visent à sensibiliser le public ouvrier et dans cette optique cherchent les supports les plus populaires et les plus classiques pour le mouvement ouvrier. Les affiches sont systématiquement lacérées ou recouvertes par les services de polices et leurs apparitions soigneusement recensées pour être rapportées au Préfet. Une surveillance tout aussi étroite est exercée sur les meetings et manifestations et la tenue de propos séditieux dans ces cadres peut donner lieu à intervention. Cas ultime « l’encadrement » de la grève de décembre 1912, lancée par la CGT contre les risques de conflit européen que laissait planer la guerre des Balkans, contribua à son échec … prémonitoire.

 

Document 3 : Deux exemples de propagande antimilitariste

 

                      

Les productions artistiques ont été un important vecteur de l’esprit antimilitariste dans les milieux ouvriers, notamment les chansons, interprétées dans la rue avec vente des partitions. Parmi les chansonniers antimilitaristes émerge le nom de Montéhus et parmi les chansons qu’il composa La grève des mères, sans doute une des plus significatives, qui associe dénonciation du militarisme et propagande néomalthusienne.

Document 3 : La Grève des mères, chanson antimilitariste de Montehus

 

 

 

 

 

 

Un certain nombre de productions théâtrales, souvent données dans les Bourses du Travail, alimentèrent la vindicte ouvrière contre les galonnés et l’institution militaire. Leurs représentations – parfois clandestinement annoncées – étaient pourchassées par les services de police.

 

3- Quels résultats ?

Un premier moyen de mesurer l’impact de la propagande antimilitariste serait de réfléchir sur les chiffres des déserteurs et insoumis communiqués par le Ministère de l’Intérieur.

a- « déserteurs et insoumis »

En 1911, le nombre de recherchés pour « désertion ou insoumission » s’élevait à 76 723, bilan qui n’est pas négligeable et traduit un refus, qui reste néanmoins minoritaire, de se soumettre à l’obligation militaire. Mais il est difficile de dire s’il s’agissait d’une adhésion aux thèses les plus extrémistes de l’antimilitarisme ou d’un simple « rejet de l’impôt militaire » ? Sans doute constate-t-on une montée de cette attitude dans la première décennie du siècle mais la courbe s’inverse sensiblement dans les années 1910.

 

 

 

 

Document 4 – Déserteurs et insoumis de 1898 à 1911

 

Année Déserteurs insoumis
1898 1904 4678
1899 1990 3950
1900 1873 5157
1901 2318 3774
1902 2223 3768
1903 2194 4973
1904 2316 4737
1905 2674 7807
1906 3169 10082
1907 3437 10630
1908 3129 9378
1909 2682 10049
1910 2626 9629
1911 2548 9786

 

Sur une quinzaine d’années on recense donc 133 481 déserteurs et insoumis. Le nombre de 76 723 recherchés signifie que près de la moitié de ceux qui à un moment ou un autre ont été tentés par la désertion se sont finalement « soumis » à l’autorité militaire. Peut-être faut-il y voir un effet de l’intensification de la répression gouvernementale. Comme on peut le constater à d’autres moments en des circonstances similaires les pouvoirs publics se sont focalisés sur les positions extrémistes pour les monter en épingle. Ainsi organisèrent-ils la surveillance des activistes antimilitaristes. En particulier à l’aide du fameux “carnet B”

  • Surveillance et répression

En 1886, le général Boulanger ministre de la Guerre qui avait lancé une grande réforme de l’armée dans l’optique de la Revanche, estimait que le point crucial résidait dans l’organisation de la mobilisation qui s’était révélée catastrophique en 1870. La Gendarmerie nationale fut chargée d’assurer la surveillance des populations, d’encadrer l’ensemble du territoire, de veiller sur l’exécution dans chaque village des prescriptions de l’autorité militaire, et en dernier lieu d’assurer la mise en route des conscrits et des rappelés. Pour que tout se déroule parfaitement, l’instruction ministérielle du 9 décembre 1886, avait instauré deux instruments de surveillance :

  • Le carnet A recensant dans chaque département les noms des étrangers en âge de servir ;
  • Le carnet B recensant les suspects d’espionnage ou d’antimilitarisme, étrangers et Français

En 1907-1909, Clemenceau demanda que le fichier soit utilisé pour accentuer la surveillance des anarchistes et des antimilitaristes : plusieurs centaines devaient être arrêtés en cas de conflit car ils avaient exprimé l’intention d’empêcher l’effort de guerre. Le 27 juillet 1914 il y avait, selon Jean-Jacques Becker 2 481 noms étrangers et français dans le carnet B. 710 (561 étrangers et 149 Français) suspectés d’espionnage ; 1 771 pour d’autres motifs.

Le 31 juillet 1914, à l’annonce de l’assassinat de Jean Jaurès, le Gouvernement se réunit dans la nuit. Dans un premier temps, craignant des réactions violentes dans les grandes villes il retient dans la capitale deux régiments de cuirassiers en instance de départ pour la frontière. Cependant, rapidement, les rapports qu’obtient le ministre de l’Intérieur Louis Malvy lui font estimer que les organisations de gauche ne vont pas déclencher de troubles. Dans le même temps, la direction du Parti socialiste fait savoir qu’elle n’appellera pas à des manifestations.

Ainsi peut-on lire dans un rapport du directeur de la police municipale de Paris, Xavier Guichard, au ministre de l’Intérieur, le 1er août 1914 à 10 h 25 :

« L’assassinat de M. Jaurès n’a causé dans les esprits qu’une émotion relative. Les ouvriers, les commerçants et les bourgeois sont surpris douloureusement, mais s’entretiennent beaucoup plus de l’état actuel de l’Europe. Ils semblent considérer la mort de Jaurès comme liée aux évènements actuels beaucoup plus dramatiques. »

Le 1er août à 14 h 25, afin de ne pas empêcher le ralliement des ouvriers à la guerre par la décapitation des syndicats et rassuré par la réaction des instances nationales de la CGT, le ministre de l’Intérieur, Louis Malvy, décide, dans un télégramme adressé à tous les préfets, de ne pas utiliser le Carnet B. Cette stratégie habile favorisa le ralliement de la CGT et du Parti socialiste au principe d’une guerre contre l’Allemagne. Là réside une des clés de l’ « Union sacrée », le triomphe du “patriotisme défensif” sur “l’antipatriotisme”.

L’habileté venait peut-être de ce que le ministre avait conclu de la surveillance étroite exercée et de l’évolution récente de la CGT que la menace brandie depuis dix ans allait se dégonfler toute seule.

  • Une CGT en voie de modération ?

Les résultats des motions antimilitaristes votées lors des congrès pouvaient faire penser que la CGT, massivement investie par le courant syndicaliste révolutionnaire était prête à faire barrage à une mobilisation et empêcher une guerre. La réalité fut plus complexe. Selon Jacques Julliard, l’échec de la grève générale de décembre 1912 démontra qu’il y avait « Un décalage considérable entre les efforts des dirigeants syndicaux et leurs effets limités dans la classe ouvrière[8]. »

Constat que certains documents corroborent en montrant qu’en profondeur l’opinion de la classe ouvrière n’était peut-être pas en adéquation avec les proclamations de ceux que Griffuehles[9] appelait dès cette époque « les brailleurs ». J-J Becker cite un rapport conservé aux Archives nationales qui signale qu’à la conférence extraordinaire des Bourses et Fédérations d’octobre 1911 :

« Sur quarante délégués qui prirent la parole sur ce thème, trente neuf déclarèrent qu’ils ne pouvaient pas compter sur leurs syndicats pour une grève générale en cas de guerre[10]. » … 39/40 !

En fait, selon Becker, la CGT était en crise dans les années qui précédèrent la Grande guerre. Une crise que traduit le recul des effectifs. Une crise à laquelle, si l’on en croit un rapport de police, un dirigeant de la CGT attribuait en juin 1914, six causes :

  • la lassitude des actions révolutionnaires
  • la peur de trahisons après la découverte d’agents gouvernementaux dans le syndicat,
  • la méfiance envers les fonctionnaires syndicaux,
  • la faible capacité de résistance des syndicats dépourvus de caisse de grève et de caisse de chômage et à la merci de rentrées de cotisations aléatoires,
  • à l’inverse, une résistance patronale de plus en plus vigoureuse
  • la répression gouvernementale

 

La gauche syndicale (CGT) et politique (socialiste) était la seule composante de l’opinion publique qui avait affiché ouvertement son intention de tout faire pour empêcher le déroulement normal d’une éventuelle entrée en guerre. Il était logique que les pouvoirs surveillent le développement de ce courant. Au-delà de certaines simplifications (volontaires ?) qui jalonnent les rapports de police, la crise de 1914 va révéler que l’antimilitarisme et l’antipatriotisme étaient loin d’être synonymes.

 

2ème partie : Jaurès et la lutte pour la paix

 

1- La lutte de Jaurès et du mouvement socialiste pour la paix

À la veille de la guerre, les élections législatives d’avril-mai 1914 ont permis aux socialistes de faire des progrès électoraux importants. Les contemporains ont attribué ce succès en grande partie à la campagne menée contre la loi de trois ans qui, votée en 1913, avait prolongé le service militaire. La célèbre photo où l’on voit Jaurès, adossé au drapeau rouge, haranguer le 25 mai 1913 au Pré-Saint-Gervais des milliers de personnes rassemblées contre la loi de trois ans mérite donc bien sa célébrité. On peut rappeler aussi une autre image forte, celle du congrès de l’Internationale à Bâle en novembre 1912, où Jaurès, citant le poème de Schiller Le Chant de la cloche, avait sonné le tocsin contre « le monstre qui apparaît à l’horizon ».

a- Les positions de la Gauche française

La Gauche française, héritière de la Révolution, est au XIXe siècle patriote, voire nationaliste. En 1870, Gambetta incarne la défense de la « patrie en danger » et la Commune est favorable à une lutte armée révolutionnaire. Mais, au début de XXe siècle, la situation est complètement différente, la donne a changé : le parti radical, où règne pourtant un patriotisme sans concessions, est résolument hostile à une politique de force au nom des grands principes de la morale universelle. La France républicaine doit, en cas de danger, être défendue mais elle se doit d’être pacifique. En 1905, la durée du service militaire est réduite de 3 à 2 ans. Dans le mouvement socialiste, on est volontiers pacifiste et antimilitariste. Surtout l’idée que le capitalisme et l’impérialisme colonial sont porteurs de conflits devient dominante : il faut empêcher ces conflits qui ne concernent pas la classe ouvrière qui, au delà des frontières doit être fraternellement unie pour l’avènement du socialisme.

b- Et Jean Jaurès ?

L’homme a un charisme particulier qui explique le rôle qu’il a joué. Ce normalien, agrégé de philosophie, était né à Castres en 1859. D’abord député « républicain » c’est-à-dire républicain de « centre gauche », fidèle à Jules Ferry, il entre à la Chambre des députés à 26 ans. Il a ensuite évolué vers le socialisme en soutenant la grève des mineurs de Carmaux. Elu dans cette circonscription en 1893, il s’impose alors au Palais-Bourbon et dans le pays par ses dons d’orateur – le « ministre de la parole » – et par la générosité de son action : son combat en faveur de Dreyfus lui donne une stature morale. Son action sur le terrain – il va souvent en province soutenir et conseiller les grévistes – lui assure dans le monde ouvrier une véritable légitimité. Il est l’homme de l’unité : il joue un rôle majeur dans la création du Parti socialiste SFIO en 1905 ; il est aussi l’homme de la synthèse et inscrit le socialisme démocratique dans la continuité de la Révolution française et de l’idéal républicain.

À partir de 1905, Jaurès s’engage dans la lutte pour la paix dont il fait un élément constitutif du socialisme démocratique. Dès 1895 il a écrit : « Nous voulons la patrie française et républicaine libre et forte, mais nous ne voulons pas que sous prétexte de patriotisme, on jette les uns sur les autres des peuples affolés ». Jean Jaurès se revendiquait comme patriote, ce qui n’est pas la même chose que nationaliste. Il refusait la formule de Marx : « les prolétaires n’ont pas de patrie ». Mais il était aussi l’homme de la Paix, hostile au bellicisme qui naît du nationalisme. Sans refuser pour autant les nécessités de la Défense nationale. Ces positions expliquent aussi comment, après 1914, les positions de Jaurès aient pu être revendiquées par des hommes aux positions différentes Ces positions forment un tout ; elles se sont développées et affinées entre 1905 et 1914 lorsque la paix a paru vraiment menacée et que la lutte du prolétariat pour la paix est devenue un combat essentiel.

La célébrité de Jaurès ne doit cependant pas masquer l’importance et l’influence d’autres personnalités socialistes dans la lutte pour la paix. On pourrait presque dire que l’on trouvait dans le parti socialiste toutes les positions du pacifisme d’avant 1914, de Gustave Hervé à un pacifisme proche de celui de radicaux (dont Joseph Caillaux est le représentant). Quelques personnalités de la tendance « modérée » du parti socialiste, comme Marcel Sembat ou Albert Thomas, sont membres de La Paix par le droit qui rassemble des bourgeois libéraux ou des universitaires favorables à la paix et à l’arbitrage international (Léon Bourgeois et Ferdinand Buisson incarnent ce pacifisme « humanitaire »). Quant à Jules Guesde, introducteur du marxisme et figure historique du socialisme en France, il pensait que les socialistes devaient donner priorité à la lutte des classes sur le terrain économique et social par rapport à la lutte pour la paix, et qu’ils ils devaient rejeter comme une déviation anarchiste le slogan « Grève générale contre la guerre ». Le leader historique du socialisme révolutionnaire le plus influent et le plus engagé dans la lutte pour la paix était Édouard Vaillant. A partir de l’unité, faite en 1905, Jaurès avait conclu avec lui une sorte d’alliance pour diriger le parti et défendre des positions communes dans les congrès nationaux et internationaux. Ancien communard, héritier du blanquisme, Vaillant s’est dès le conflit russo-japonais de 1904 prononcé pour une lutte intransigeante contre la guerre, lançant dans un article de février 1904 le slogan « Plutôt l’insurrection que la guerre ». Au même moment, Jaurès, dans son discours de Saint-Etienne en 1904, dénonce, face au déclenchement de la guerre russo-japonaise, le danger que le mécanisme des alliances fait courir à la paix. Les résolutions votées aux congrès de Limoges en 1906 et de Nancy en 1907, demandent d’utiliser tous les moyens pour empêcher la guerre, de l’intervention parlementaire à la grève générale ouvrière et à l’insurrection. En 1910 à Copenhague, la motion Vaillant – Keir Hardie, proposant d’organiser la grève générale en riposte à la guerre, a été au centre des débats. Parmi les autres acteurs importants du Parti socialiste dans la lutte pour la paix, on pourrait encore citer Francis de Pressensé, qui avait dans une interpellation à la Chambre en novembre 1908, avait provoqué un tollé en affirmant que le prolétariat en avait « assez du patriotisme professionnel et du patriotisme d’affaires ». Les obsèques de Pressensé, mort en janvier 1914, furent pour Jaurès, qui perdait un de ses proches, l’occasion de lancer un vibrant appel destiné à la jeunesse.

b- La dégradation de la situation internationale

À partir de 1905, la vie politique est dominée par les événements internationaux et la dégradation de la situation internationale.

  • 1904-1905 : la guerre russo-japonaise : Jaurès dénonce le mécanisme des alliances qui risquent de transformer un conflit local en guerre générale. Il dénonce aussi la diplomatie secrète qui fait que les termes de l’alliance entre la Russie tsariste et la France républicaine ne sont pas très clairs. Réticences de Jaurès vis-à-vis de l’alliance russe : la Russe, affaiblie par son échec contre le Japon (1905) et par la révolution manquée de 1905 ne s’engage-t-elle pas dans une « fuite en avant » vers la guerre pour ressouder l’opinion russe autour du tsar ?
  • 1905 : La crise marocaine montre le risque d’une guerre franco-allemande à propos du Maroc. Jean Jaurès ne veut pas que la France devienne l’otage des marchandages impérialistes, menés par ceux qu’il dénonce comme « les maquignons de la patrie », « l’internationale des canons et des obus ».
  • 1911, la crise d’Agadir, opposant à nouveau la France et l’Allemagne à propos du Maroc, met à nouveau la paix en péril. Le compromis trouvé par Caillaux permettent d’éviter la guerre.
  • 1912 : Jean Jaurès dénonce le protectorat marocain. Dès 1895, il avait déclaré : « Votre société [coloniale, impérialiste] porte en elle la guerre comme la nuée porte l’orage ». Il est aussi particulièrement inquiet de la crise balkanique qui se produit cette année-là, avec l’ombre de la Russie, notre alliée, qui se pose en protectrice des peuples slaves des Balkans vis-à-vis de l’Empire ottoman, pratiquement chassé d’Europe et qui veut aussi barrer la route à l’Autriche-Hongrie – qui a annexé en 19098 la Bosnie-Herzégovine.

c- L’action de Jaurès

Jean Jaurès cherche à agir à plusieurs niveaux, au Parlement, dans des meetings, dans la presse :

– Il intervient contre les budgets de guerre, dénonçant la « course aux armements », puis luttant pied à pied contre le vote de la loi des 3 ans, le service militaire porté de deux à trois ans, en 1913.

– Sur le plan international, Jaurès préconise une politique de désarmement simultané et d’arbitrage international, anticipation de la SDN et de l’ONU. Il insiste aussi sur les relations bilatérales nécessaires entre les états. Il est souvent attaqué sur le problème de l’Alsace-Lorraine : le problème alsacien-lorrain pourrait être résolu, dit Jaurès, par une très large autonomie de l’Alsace-Lorraine au sein du Reich et, plus tard, grâce à une arrivée au pouvoir en Allemagne du SPD qui provoquerait une démocratisation du pays et l’évolution du gouvernement allemand sur ce sujet : vision à long terme mais difficile à faire admettre à l’opinion française imprégnée de l’idée de la Revanche nécessaire et de la libération des « provinces perdues ». Jaurès : le refus de la démagogie.

– Jaurès ne refuse pas la défense nationale en cas d’agression. Dans cette optique, il veut provoquer une réforme de l’armée et du recrutement. Il dénonce – depuis l’Affaire Dreyfus – une « armée de caste », les hommes de l’état-major qui « détestent la République » et s’inquiète « de la griserie nationaliste » qui gagne les peuples de l’Europe. Il estime que l’armée française est restée une armée de caserne, proche par l’état d’esprit d’une armée de métier qui se croit au dessus des lois, comme l’affaire Dreyfus l’a montré, et pourrait devenir une armée de coup d’état. Il la juge irréformable, inadaptée à la nation et à la société en ce sens qu’elle ne permet pas l’intégration de la classe ouvrière, et inefficace du point de vue militaire : il pense que les chances de succès d’une offensive française, telle que la prévoit l’EM, seraient faibles et que celle-ci serait coûteuse en hommes. Il fait donc des propositions pour la formation d’une armée de citoyens qui soit efficace en cas d’agression et d’invasion du territoire national. Il écrit l’un de ses livres les plus importants, L’Armée nouvelle (1911) qui est aussi une réflexion sur notre histoire nationale :

– L’encadrement de cette « armée nouvelle » serait mixte : les officiers d’active ne formeraient plus que le tiers des officiers et seraient formés à l’Université avec les autres cadres de la nation. Les deux autres tiers seraient issus des rangs des réservistes.

– Les soldats n’accompliraient que six mois de service dans une sorte d’« école de recrues », prolongement d’une préparation militaire donnée à l’école dès l’âge de dix ans. Les citoyens soldats, garderaient leurs armes chez eux et seraient prêts à répondre immédiatement à un ordre de mobilisation. Ils seraient soumis à des exercices réguliers jusqu’à l’âge de trente-quatre ans.

 

Ces propositions valent à Jaurès d’être accusé par la Droite de vouloir désorganiser l’armée et vouloir donner des armes aux ouvriers. Mais il est critiqué aussi par l’aile gauche antimilitariste de la SFIO qui dénonce une militarisation éventuelle de la société française.

Dans sa lutte pour la paix, Jaurès compte beaucoup – peut-être excessivement – sur l’Internationale socialiste, regroupant les partis socialistes européens, fondée en 1889. A partir de 1900, il siège au Bureau socialiste international, exécutif de l’Internationale. En 1912, devant la gravité de la crise balkanique, il obtient la réunion à Bâle d’un congrès extraordinaire de l’Internationale dans lequel il prononce un discours célèbre. Il fait adopter une motion qui déclare « la guerre à la guerre ! ». A partir de 1907, Jean Jaurès préconise le recours à la grève générale pour faire barrage à la guerre mais, sur le principe de la grève générale, se heurte aux réticences du SPD, le parti social-démocrate allemand.

d- La haine de la Droite nationaliste

L’action de Jaurès dans l’Affaire Dreyfus, puis dans sa lutte pour la paix lui valent la haine féroce des nationalistes. Pour la presse de droite à grand tirage et pour les ligues d’extrême-droite (L’Action française), il est « Herr Jaurès », caricaturé avec un casque à pointe, le traître vendu à l’Allemagne, le fossoyeur de l’armée, « une fille immonde entretenue par le Kaiser » (Maurras). En 1913, Urbain Gohier, un des polémistes de la Droite nationaliste, écrit : « Herr Jaurès ne vaut pas les 12 balles du peloton d’exécution. Une corde à fourrage suffira » et même Charles Péguy : « Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas ces traîtres nous poignarder dans le dos ».

Maurice de Waleffre, un journaliste de L’Echo de Paris, écrit le 17 juillet 1914. « Dites-moi, à la veille d’une guerre, le général qui commanderait […] de coller au mur le citoyen Jaurès et de lui mettre à bout portant le plomb qui lui manque dans la cervelle, pensez-vous que ce général n’aurait pas fait son plus élémentaire devoir ? ».

2- Jaurès face à la crise de l’été 1914

a- L’engrenage de Sarajevo

La crise de 1914 s’ouvre, on le sait, le 28 juin, avec l’assassinat de François-Ferdinand, archiduc héritier d’Autriche et de sa femme, à Sarajevo, en Bosnie. L’auteur de l’attentat, Gavrilo Prinzip, est un jeune étudiant nationaliste serbe qui reproche à l’Autriche d’avoir annexé la Bosnie Herzégovine en 1912. La nouvelle passe largement inaperçue en France. Sarajevo ne met pas tout de suite le feu aux poudres : il s’écoule presque un mois entre l’attentat de Sarajevo (28 juin) et l’ultimatum autrichien à la Serbie (23 juillet). Sarajevo est loin, il y a déjà eu des crises dans ce chaudron des Balkans, on ne comprend pas toujours bien ce qui s’y passe… La France se passionne surtout pour le procès de Mme Caillaux – la femme du leader radical Joseph Caillaux qui a tué Calmette, le directeur du journal le Figaro. Le journal publiait des lettres de Caillaux à sa maîtresse, ce qui faisait partie de l’offensive menée contre l’homme qui avait porté le projet de loi de l’impôt sur le revenu (qui fut voté le 15 juillet 1914) et qui avait « cédé face à l’Allemagne » en 1911.

Lorsque la crise de l’été 1914 se produit, depuis deux mois une majorité de gauche, on l’a dit, l’a emporté dans le pays : républicains de centre gauche, radicaux, socialistes (ceux-ci ont 103 députés socialistes). Elle a promis d’abolir la loi de trois ans et de faire voter la loi créant l’impôt sur le revenu (ce qui sera fait en juillet). Jaurès vient d’être réélu dans sa circonscription de Carmaux. René Viviani, socialiste indépendant, qui est, un ami personnel de Jaurès, même si la lutte politique les a séparés, devient président du conseil. Jaurès soutient d’abord, avec le groupe socialiste le gouvernement Viviani qui lui semble réellement hostile à la guerre.

Dans l’immédiat, Jaurès s’emploie à faire réaffirmer le principe de la grève générale contre la guerre au congrès extraordinaire de la SFIO qui se réunit du 14 au 19 juillet à Paris. Jaurès se montre confiant dans la volonté de la classe ouvrière et de ses représentants dans les principaux pays de s’opposer à un éventuel conflit. Le 18 juillet, Le Temps l’accuse de soutenir la « thèse abominable qui conduirait à désarmer la nation, au moment où elle est en péril », ce à quoi il répond dans L’Humanité que « la grève paralyserait aussi l’agresseur ».

En fait, dans cette crise diplomatique dans les Balkans – une de plus – comme la plupart des responsables, Jaurès n’anticipe pas complètement l’ampleur du péril, en tout cas pas avant l’ultimatum de l’Autriche à la Serbie, le 23 juillet. Bénéficiant de l’appui inconditionnel de Guillaume II, qui est lui-même très influencé par les idées pangermanistes, l’empereur d’Autriche François-Joseph brandit la menace de la guerre sans attendre de connaître les responsabilités de la Serbie dans l’attentat de Sarajevo. Jaurès demande aussitôt une réunion du bureau de l’Internationale.

Le 25 juillet, Jaurès est à Lyon-Vaise – il est venu soutenir un candidat socialiste, Marius Moutet, candidat à une élection partielle ; il veut croire, après dénoncé les responsables de la crise, que « malgré tout, en raison même du désastre dont nous sommes menacés, à la dernière minute les gouvernements se ressaisiront ». Un manifeste de la SFIO publié le 27 appelle à la mobilisation contre la guerre et demande au gouvernement français d’être ferme avec notre allié russe : justement Viviani et Poincaré rentrent d’un voyage officiel en Russie, prévu depuis longtemps – ce qui a provoqué une sorte de « vacance du pouvoir » de quelques jours. Jaurès les soupçonne de ne pas avoir assez mis en garde les Russes contre les risques d’un conflit. Il fait aussi appel aux sociaux-démocrates allemands pour faire pression sur leur gouvernement. Le 27 juillet, à Paris, à l’appel de la CGT, 100 000 personnes manifestent   contre la guerre. Mais le 27 juillet qui avait commencé avec la paix se termine avec la guerre : L’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie. Jaurès compte aussi sur l’action de l’Internationale Le 29 juillet, il est à Bruxelles à une réunion du Bureau socialiste international et, le soir, parle devant 10 000 personnes qui acclament les leaders socialistes (Hugo Haase et Rosa Luxembourg sont là pour le SPD) qui affirment leur volonté de paix. Jaurès se porte garant des intentions pacifiques du gouvernement français et dit sa confiance dans l’action du SPD allemand. Le bureau de l’Internationale décide d’avancer le congrès de l’Internationale socialiste au 9 août à Paris (il était prévu fin août). Jaurès croit encore possible de sauver la paix et en appelle à toutes « les forces d’avenir ». L’article qu’il dicte pour La Dépêche du Midi s’intitule cependant « Oscillations au bord de l’abîme »…

Le 30 juillet, Jaurès est de retour à Paris. Il apprend la nouvelle de la mobilisation partielle en Russie, il ignore encore que la mobilisation générale vient d’y être décidée (elle a été cachée à Maurice Paléologue, l’ambassadeur de France). Il se rend au Palais-Bourbon où il va à une réunion du groupe socialiste, espère encore dans la médiation anglaise. Il rencontre, avec une délégation de la SFIO, René Viviani, président du conseil qui lui apprend qu’il vient de donner l’ordre de faire reculer les troupes françaises de 10 km sur la frontière pour éviter tout incident et qui donne l’assurance que, en cas de guerre, les militants du carnet B ne seraient pas arrêtés (en fait, à ce moment-là, la décision n’est pas prise). Il reçoit ensuite Jouhaux et Merrheim, de la CGT, leur demande de déplacer du 2 au 9 août la manifestation prévue contre la guerre pour ne pas gêner le gouvernement français. Il écrit son article de L’Humanité demandant à tous du sang-froid, fait appel à « l’intelligence du peuple ». Il croit que la crise peut durer plusieurs semaines.

b- Le dernier jour

Le matin du 31 juillet 1914, Jaurès qui a consulté ses deux amis proches, Lucien Lévy-Brühl et Charles Rappoport, passe au Palais-Bourbon ; il apprend la nouvelle de la déclaration de l’état de menace de guerre (« Kriegsgefahrzustand ») en Allemagne. Il comprend que la France s’est laissé prendre dans les filets de l’alliance russe qui a commencé à mobiliser le 29 – sans prévenir la France et qu’il a accordé une confiance excessive à Viviani. Il est reçu, avec une délégation socialiste, par Abel Ferry, secrétaire d’état aux Affaires étrangères et neveu de Jules Ferry – Viviani reçoit au même moment l’ambassadeur d’Allemagne, Von Schoen, venu lui communiquer l’ultimatum allemand. Jean Jaurès reproche avec véhémence au gouvernement d’avoir parlé « trop mollement à notre allié russe ». Il dit à Abel Ferry : « Nous allons vous dénoncer, ministres à la tête légère, dussions nous être fusillés ! ». Abel Ferry lui aurait dit : « Mais mon pauvre Jaurès, on vous tuera au premier coin de rue ! … ». A-t-il su alors que les sociaux-démocrates allemands venaient d’accepter d’obéir à l’ordre de mobilisation générale ? On ne le sait pas. Jaurès pense écrire pour L’Humanité du lendemain un « J’accuse » qui dénoncera au grand jour les responsables de la crise. Avec des militants socialistes – Longuet, Renaudel, Dubreuihl, Georges Weill, Landrieu et d’autres – il va dîner au café du Croissant. René Dolié, un jeune journaliste du Bonnet Rouge tend une photo de sa petite fille. Jaurès se penche pour la voir. A travers le brise-bise (une sorte de store) qui sépare les convives de la rue, un jeune nationaliste, Raoul Villain, tire deux coups de revolver dont l’un atteint Jaurès à la tête. Allongé sur une table du café, il meurt quelques minutes après le coup de feu. La rumeur se répand : « Ils ont tué Jaurès ! ».

La guerre peut passer sur le corps de Jaurès.

 

Conclusions

 

En observant le déroulement des journées du début août 1914 et en constatant l’acceptation « aisée » de l’entrée en guerre par l’opinion publique française on a du mal à imaginer ce que fut l’antimilitarisme dans les quinze années qui précédèrent ces évènements. Une surprise qui nous conduit à quelques réflexions.

D’abord l’incontestable mutation de l’état d’esprit. Une mutation bien illustrée par un épisode évoqué par Jean-Jacques Becker. À l’instituteur du village haut-savoyard de Sciez qui tentait, le 3 août, de rassurer ses concitoyens en affirmant que la mobilisation n’était qu’une mesure préventive et qu’ils allaient très vite revenir, ceux-ci répondirent : « Ah non, puisqu’on nous a dérangés, il ne faut pas que ce soit pour rien, il faut qu’on en finisse ! » Situation qui exprime « l’indignation d’un peuple qui a pleinement conscience d’être provoqué » [par l’Allemagne], d’un peuple qui est tellement « convaincu de son pacifisme qu’il en bout de colère », un peuple qui manifestait sa colère d’avoir trop longtemps été « humilié par l’Allemagne »

On sait qu’aux échecs subis par l’armée française dans le premier mois de la guerre, l’état major a réagi par une répression assez brutale à l’encontre des simples soldats ce qui a donné lieu à la convocation de tribunaux militaires et à un certain nombre de « fusillés pour l’exemple » à l’automne 1914. On connaît bien dans la région stéphanoise le cas des « fusillés de Vingré. Il est légitime de s’interroger sur l’influence que les campagnes antimilitaristes ont pu exercer sur l’image que la hiérarchie militaire se faisait des hommes de troupes, pour l’essentiel issus des milieux populaires, paysans : la crainte d’une insubordination généralisée, nourrie par les souvenirs récents, a-t-elle conduit à cette dureté ?

Autre grande question souvent posée : quel rôle a joué l’assassinat de Jaurès ? Mythe emblématique du pacifisme de la gauche, devenu leader incontesté du parti socialiste, Jaurès aurait-il pu empêcher l’entrée en guerre ? Derrière cette question c’est l’attitude du Parti socialiste comme force politique qui avait à plusieurs reprises affirmé son intention de saboter la mobilisation qui est posée. C’est aussi l’attitude de l’Internationale et de sa « faillite » dénoncée par Lénine dès la fin de l’année 1914. Deux questions qui dans le contexte de la Révolution bolchévique et au lendemain de la guerre permirent au courant communiste d’accuser le courant socialiste d’avoir « saboté le sabotage » et justifièrent la scission historique du mouvement ouvrier. L’étude des faits révèle que la réalité fut plus complexe. Renvoyer la responsabilité de la « faute » de 1914 permit à certains d’éluder leur propre volte face : combien de syndicalistes révolutionnaires … « patriotes » en août 1914, se retrouvèrent parmi les fondateurs du Parti communiste, comme Marcel Cachin en France, Pétrus Faure[11] ou Ferdinand Faure dans la Loire ?

 

 

SOURCES

 

Archives départementales de la Loire

 

1M536 - Mouvement antimilitariste : propagande (affiches, brochures), réunions publiques, manifestations, incidents entre civils et militaires, refus de tirer au sort, campagne contre les bataillons d(Afrique (Biribi), pour la libération d’Émile Rousset[12], manifestation contre les fêtes de l’aviation militaire. (1883-1912)

 

1M537 – « Le Sou du soldat » : rapports de police, coupures de presse, rapport sur l’antimilitarisme et l’antipatriotisme, rapport sur une œuvre de la CGT : le Sou du Soldat. (1911-1913)

 

1M539 – Meetings et grève générale organisée le 16 décembre 1912 par la CGT contre la guerre des Balkans : Instructions, réquisition des troupes, rapports de police, coupures de presse, tracts, affiches. (1912-1913). Direction de la Sûreté générale, L’antimilitarisme et l’antipatriotisme. Brochure à usage interne, 1912, 67 pages.

 

1M541 – Campagne contre le retour au service militaire de 3 ans : rapports de police, vœux du Conseil général, coupures de presse (1913-1914)

 

BIBLIOGRAPHIE

 

BECKER Jean-Jacques, 1914 : comment les Français sont entrés dans la guerre : contribution à l’étude de l’opinion publique, printemps été 1914. Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977, 637 p.

 

«                                «               Le Carnet B, les pouvoirs publics et l’antimilitarisme avant la guerre de 1914, Paris, Editions Klincksieck, 1973, 226 pages.

[1] Georges, Louis, François Yvetot (Paris, 1868- 1942) typographe, militant anarchiste et syndicaliste, secrétaire général de la Fédération des Bourses (1901) puis secrétaire général adjoint de la CGT. Fils d’un gendarme, orphelin de mère, puis de père, il fut élevé par les Frères de la Doctrine chrétienne et par l’œuvre des Orphelins-apprentis d’Auteuil où il apprit le métier de typographe de 1880 à 1887. Réformé pour tuberculose pulmonaire, il ne fut donc pas soldat et, de 1887 à 1894, travailla comme typographe à La Patrie. Anarchiste proudhonien avant de devenir syndicaliste, il a toujours farouchement défendu l’indépendance du syndicalisme à l’égard des partis et demeura hostile à toute entente avec le Parti socialiste alors même qu’après 1910 Jouhaux avait commencé son évolution. Dans la doctrine et l’action du syndicalisme révolutionnaire Yvetot a essentiellement apporté l’antipatriotisme. En décembre 1902, il avait fondé, avec d’autres anarchistes, la Ligue antimilitariste qui devint, après le congrès d’Amsterdam de juin 1904, une section de l’Association internationale antimilitariste. Au congrès d’Amiens, il réussit à faire voter une motion violemment antipatriotique. Orateur puissant, surnommé le « bouledogue », Yvetot allait en tous lieux développer sa propagande antipolitique et antimilitariste. Cela lui valut de très nombreuses arrestations notamment en août 1908, après le massacre de Villeneuve-Saint-Georges, et en juillet 1913, pour un article publié en 1912 par la Bataille syndicaliste intitulé « Désertez ! » La lutte d’Yvetot contre la guerre ne cessa pas jusqu’en 1914, mais il semble alors avoir été découragé. Par opposition à la politique d’union sacrée, il abandonna, en fait mais non en titre, ses fonctions syndicales et retrouva un emploi de typographe puis accepta la direction de l’Association nationale des orphelins de guerre à Etretat et se dévoua pour les enfants. Dans l’entre-deux guerres, Yvetot n’eut plus d’activité militante, hormis les campagnes pacifistes auxquelles il s’associa.

[2] Rapport de police du 14 septembre 1912. Louis Lecoin, (1888, Saint-Amand-Montrond, Cher – 1971, Pavillons-sous-Bois, Seine-Saint-Denis). Militant pacifiste et anarchiste, il est à l’origine de la fondation de l’Union pacifiste de France. Né de parents pauvres et illettrés, il devint correcteur d’imprimerie après avoir exercé les professions de manœuvre, jardinier, cimentier. Militant syndicaliste révolutionnaire, défenseur de l’objection de conscience, il a passé douze années de sa vie en prison pour ses idées.

[3] Gustave Hervé, (Brest 1871, Paris, 1944) agrégé d’histoire révoqué de l’enseignement en 1901, avocat, rayé du barreau de Paris en 1905 pour propagande antimilitariste et antipatriote. Il fonde en 1906 La Guerre sociale. Leader des socialistes insurrectionnels au sein de la SFIO, il glisse vers un socialisme national après 1914 et rejoint les droites extrêmes dans l’entre-deux-guerres. En 1935, il publie la brochure C’est Pétain qu’il nous faut, mais ne basculera pas dans la collaboration.

[4] Une demande de contrôle fut déposée contre lui au congrès de Saint-Étienne (avril 1909)

[5] Selon rapport du 7 février 1901, conservé aux ADL, « le dénommé Clauzier, Camille, Eugène, Louis, domicilié ancien chemin de Saint Genest-Lerpt, 18, se dit internationaliste et a refusé de tirer au sort. Je vous prie de me fournir des renseignements sur cet individu et me faire connaître, en outre, s’il n’y a pas lieu de le considérer comme anarchiste » Réponse du Commissaire central, le 13 février 1901 : « Clauzier habite chez sa grand’mère, Mme Fontvielle qui possède deux métiers à rubans. Quant à lui, il fait tantôt le passementier, tantôt le mineur : c’est plutôt un vagabond du travail qui, le plus souvent, ne travaille pas du tout. Il ne fréquente que des jeunes gens sans aveu, entre autres un nommé Chanard, lutteur sur le cours Victor Hugo. Condamné pour vol sur la place Chavanelle, et enfermé dans une maison de corrections pour un autre vol au préjudice d’une tante de Paris. Va souvent sur la place du Peuple pour y rejoindre des amis de son espèce. À deux sœurs qui “font la vie” et sont peut-être inscrites comme filles publiques. Dans ces conditions il n’y a pas lieu de s’étonner de l’acte de Clauzier. Sa caractéristique semble être la débauche plutôt que l’action anarchiste. »

[6] Un rapport du commissaire de police de Saint-Chamond, signale la diffusion d’un manifeste anticolonial par la Fédération de la Jeunesse socialiste révolutionnaire du Sud-Est, le 9 août 1901.

[7] Ainsi le 20 septembre 1901 le groupe féministe antimilitariste, le groupe libertaire stéphanois, les groupes socialistes révolutionnaires, la Fédération des Jeunesses socialistes révolutionnaires, le Drapeau Rouge appellèrent la population stéphanoise à venir clamer son indignation contre « le colonel marquis d’Aubigny, commandant du 38° régiment d’infanterie, qui a agi pendant les manœuvres d’une façon anti-humaine (…) et à « acclamer les troupes qui à ces actes féroces ont répondu par une immense levée de crosses en l’air. » L’annonce a soulevé les craintes de la hiérarchie militaire qui alerte le préfet et les forces de police.

[8] « La CGT devant le problème de la grève (1900-1914) », Le Mouvement social, 49, octobre décembre 1964

[9] Victor Griffuelhes, (Nérac, Lot-et-Garonne, 1874 – Saclas, Seine-et-Oise, 1922) syndicaliste révolutionnaire et libertaire fut secrétaire général de la CGT de 1901 à 1909.

[10] J-J Becker, Op cit, p 87. Document AN : F7 13 853, M/6079, rapport du 3 octobre 1911.

[11] Né en 1891 à La Ricamarie, ouvrier métallurgiste, Pétrus Faure, enrôlé au 23e RI, déserta au bout de quelques semaines. Il mena, de 1912 à la guerre, sous un faux nom, la vie errante d’un compagnon anarchiste, véritable « tour de France » qui le conduisit successivement à Genève, Maubeuge, Paris, Orléans, Lyon, de nouveau Genève, Vevey, Fribourg, Annecy, Grenoble, Paris, Melun, Tonnerre enfin, où vint le surprendre la déclaration de guerre. Le 2 août 1914, il se livra aux autorités militaires. Après quatre mois de prison et reprit sa place dans son régiment. » (notice du Maitron, J Lorcin).

[12] Emile Rousset (1883-1961), anarchiste, témoin et dénonciateur de meurtre d’Albert Aernoult (1886-1909) au bagne d’Afrique